10 peurs, 10 saints !

La Solennité de la Toussaint nous donne l’occasion de parler de sainteté. Être saint comme Dieu est saint est notre finalité, la sainteté est le but de notre vie.



Don Paul Préaux, modérateur général de la Communauté saint Martin, nous offre une belle méditation sur la sainteté. Qu’il en soit ici remercié. Et que ces petites réflexions nous donnent à tous l'envie d'être saints, aujourd'hui !






Les saints, vrais réformateurs de l’Église


Dans la communion des saints, canonisés et non canonisés, que l’Église vit grâce au Christ dans tous ses membres, nous jouissons de leur présence et de leur compagnie et nous cultivons la ferme espérance de pouvoir imiter leur chemin et partager un jour la même vie bienheureuse, la vie éternelle.


Les saints ont toujours provoqué des révolutions culturelles, ils sont vecteurs des vrais changements parce qu’ils sont les vrais missionnaires !


Ce n’est pas un retour sur le passé, ni une recherche archéologique, mais l’accueil de notre tradition spirituelle.


En effet, les saints ne sont pas seulement des figures auréolées du passé, mais des frères et sœurs qui continuent d’intercéder pour nous, de désirer notre sanctification et de nous flécher le chemin afin de nous éviter bien des égarements.

« Oui nous avons une multitude de frères et sœurs invisibles, affirmait le cardinal DANNEELS, mais bien vivants et réels, plus réels et vivants que nous-mêmes. Soyons réalistes et regardons les choses en face. Le Seigneur doit guérir notre œil pour que nous soyons capables de regarder au-delà de l’horizon du visible. Car l’Église est beaucoup plus grande qu’elle ne paraît. Oui, elle vit enracinée dans l’histoire et les pieds sur terre ; mais sa tête est ailleurs : dans le monde de l’Invisible ».


Chacun des saints que nous allons côtoyer, nous éclairera sur un point de notre vie chrétienne et spirituelle, en gardant en perspective que se mettre à leur école, c’est chercher plus à imiter leur attitude spirituelle et leur audace apostolique que leur vie en tant que telle, puisque les contextes historiques sont différents et que nos vies sont uniques aux yeux de Dieu.

Il ne s’agit pas de refaire exactement ce qu’ils ont vécu, mais plutôt d’adopter leurs attitudes spirituelles face aux problèmes qu’ils ont rencontrés.

L’histoire de la sainteté ne nous est ni étrangère, ni extérieure à nous-mêmes. C’est bien notre histoire. Les saints nous rappellent que la sainteté est possible et qu’elle n’est pas réservée à une élite. Tout baptisé, parce qu’il porte en lui la grâce de sainteté, doit s’efforcer de faire fructifier cette grâce pour qu’elle s’épanouisse en gerbe.


Au début de leur pontificat, Jean-Paul II et Benoit XVI proclamaient: "N'ayez pas peur, ouvrez toutes grandes vos portes au Christ !" Aujourd’hui le Pape François nous dit : "N’ayez pas peur de sortir vers les périphéries existentielles pour annoncer le Christ".


Maintenant, je comprends. Notre vie chrétienne et notre témoignage sont minés par la peur. Je voudrais en énumérer dix formes et vous proposer pour chacune d'elle un médecin, un saint, qui a vaincu cette peur.




10 peurs, 10 saints


1. La peur d'être contemplatif, d’être un homme de prière. Souvent nous nous défions de l'invisible. Nous avons peur de nous faire des illusions, de miser sur la foi. Le seul moyen de nous familiariser avec l'invisible, c'est la prière. Maintenant qu'on ne brûle plus beaucoup de bougies devant les saints, on les met dans des citrouilles... Le saint qui peut guérir de la peur de tout miser sur Dieu, c’est Élie. Sur le Mont Carmel, alors qu’il se trouve seul devant les 450 prophètes de Baal, que l'autel du sacrifice est trempé, il risque tout pour Dieu. Il le prie d'envoyer le feu sur l'autel et le feu consume tout. Marie a encore été bien plus loin en acceptant de croire au message de l'ange et en son Fils. Elle a vécu totalement dans le monde de l'invisible.



2. La peur d'être logique avec sa foi, d'aller trop loin ; la peur d'être trop radical : "Jusqu'à un certain point, mais pas trop !" entend-on souvent ! La peur du radicalisme, la peur de se perdre. Nous avons une frousse bleue de nous perdre, d'être ridicules. Quand nous voulons nous désolidariser de quelqu'un qui s'engage à fond, nous disons: "II exagère !" Nous n'aimons pas de toutes nos forces, mais comme "des gens honnêtes", avec rationalité. Nous avons peur d'aller loin dans la charité. Beaucoup de saints ont été très loin dans ce domaine. Celui qui peut nous guérir de cette peur, c'est François d'Assise. Il prend tout à la lettre: rebâtir l’Église, aimer le lépreux jusqu'à l'embrasser, renoncer à ses biens jusqu'à jeter ses vêtements... Quand il commence, il ne s'arrête plus. Il va jusqu'au bout. Comme aussi Maximilien Kolbe qui, parmi les condamnés d'Auschwitz, prit la place d'un père de famille; le Père Damien qui refusa d'abandonner les lépreux de Molokai; comme les martyrs de tous les âges et de tous les temps ont pardonné à leurs bourreaux...



3. La peur de vivre l’instant présent ! Oui, ce que Dieu nous demande c’est de vivre la grâce de l’instant présent, sans nostalgie du passé, sans fuite illusoire dans un futur hypothétique. Bien sûr que nous devons être des hommes et des femmes ouverts à notre héritage, et prévoyants pour l’avenir, mais la meilleure façon de le faire c’est de nous ouvrir au don de Dieu au quotidien. Un saint peut vraiment nous y aider : Saint Joseph ! Il a obéi sans hésitation ni délai aux inspirations de Seigneur et a conduit la sainte Famille sur des chemins de paix.



4. La peur de croire en la parole de Dieu, d'y entrer de tout son être. Nous admirons la Bible à distance. "C'est beau, mais ce n'est pas praticable. Jésus a sûrement exagéré pour qu'on fasse au moins quelque chose." Dans la pratique, nous mettons partout des bémols, nous baissons le ton. Nous soumettons toute parole de Dieu à l'épreuve de plausibilité. Ceux qui nous délivrent de la peur de prendre l’Évangile à la lettre, c'est encore François d'Assise, mais aussi Édith Stein, qui par la lecture de la Bible a franchi le pas de la conversion. Toute juive qu'elle était, elle n'a pas dit: "le Nouveau Testament, c'est beau mais il faut l'interpréter à partir de l'Ancien". Non, elle a eu foi en la parole de Jésus et en sa nouveauté.



5. La peur de l'humilité des sacrements. Quelques gouttes d'eau, un peu de pain, un signe de croix pour absoudre tous les péchés. Les rites sacramentels sont d'une telle pauvreté que cela frise la misère. Celle de Dieu sur la paille de Bethléem. Et pourtant, à travers ces rites s'accomplissent les plus grands mystères. Nos sacrements n'ont aucun effet constatable : après le baptême, l'eucharistie... C'est troublant dans une société ou tout doit être vérifié. Celle qui peut nous guérir de la peur de croire au caractère invisible de la grâce, c'est Bernadette, l’humble voyante de Lourdes. Elle disait : « Ce sont les poids qui font marcher l’horloge! ».



6. La peur de notre fragilité intérieure et morale. Nous avons conscience de notre faiblesse. "Comment Dieu peut-Il faire son œuvre avec moi ? S'il te plaît, Seigneur, prends un autre! Je suis incapable de devenir un saint." Le Tentateur est toujours là pour en rajouter: "Si tu penses que Dieu a besoin de toi parmi cette multitude d'hommes et de femmes dans le monde et dans l'histoire !" Celle qui peut nous guérir de cette démobilisation, c'est Thérèse de Lisieux, avec sa "petite voie" : être comme un enfant qui, après avoir escaladé trois marches, tend les bras et dit "Prends-moi !" Prendre l'ascenseur et se laisser emporter dans les bras du Seigneur. S'il y a bien une chose dans laquelle on ne peut jamais exagérer, c'est la confiance.



7. La peur d'aimer l’Église et de s'identifier avec elle. Beaucoup se désolidarisent quand quelque chose ne va pas dans l’Église: "Je suis chrétien, mais pas de ce club-là ! Le Christ, oui; l’Église, non". "Quand le pape fait de bonnes choses, je suis de son club. Quand il dit "autre chose", je n'ai rien à voir avec cela!" "Je veux bien être chrétien, mais pas catholique". Nous avons peur de croire dans la réalité mystique de l’Église comme corps du Christ dont nous sommes membres les uns les autres. L’Église est devenue une sorte d'Unesco à but spirituel, une organisation dont on peut allègrement se passer. Celle qui peut nous guérir de cette incrédulité, c'est Catherine de Sienne. Elle est la sainte qui a le plus aimé l’Église. Et, à l'époque, elle avait beaucoup plus de défauts qu'aujourd'hui! Actuellement, à la moindre critique, nous en décrochons.



8. La peur de dire qu'on est chrétien, la peur de parler. Nous sommes comme les apôtres avant la Pentecôte. Il nous manque la "parresia ", le courage de parler, la force et l’audace de l'Esprit pour délier nos langues et annoncer la foi. Une foi non exprimée, c'est comme des fleurs de pommier. C'est beau mais on ne peut pas s'en nourrir. Une foi qui ne donne pas de fruits n'est tout simplement pas mûre. Celui qui nous guérit de cette immaturité, c'est saint Paul. "J'ai cru, dit-il, c'est pourquoi j'ai parlé". Dans sa fameuse vision de Corinthe, Il s’entend dire : « Sois sans crainte. Continue de parler, ne te tais pas. Car je suis avec toi, personne ne mettra sur toi la main pour te faire du mal, parce que j’ai à moi un peuple nombreux dans cette ville » (Ac 18, 9-10). Nous, bien souvent, nous disons: "Je parle, s'ils m'écoutent" ou "Je ne parle pas parce qu'ils ne croient pas quand je leur parle" !



9. La peur de prendre la foi comme inspiration dans le domaine public. La peur que celle-ci ait un certain retentissement dans la culture, la politique... C'est l'inverse de l'Islam. Nous donnons à cette peur une justification théorique: le pluralisme. Mais, si les chrétiens se cachent entièrement, il n'y aura plus de pluralisme. Seulement des athées. Celui qui peut nous affranchir de cette peur, c'est Thomas More. Je ne demande pas que les lois consacrent la chrétienté mais au moins qu'elles soient justes. Les lois injustes ne sont pas des lois, elles finiront par étouffer l’homme, et monter les hommes les uns contre les autres.



10. La peur de faire des choix, de prendre des décisions. Le fait de remettre toujours à plus tard pour ne pas perdre sa vie. C'est la frousse du jeune homme riche, qui en devint tout triste. "Tomorrow, tomorrow", comme dit la chanson, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de lendemain du tout. Charles de Foucauld a bien connu cette peur. Il hésita pendant des années à se convertir, jusqu'au moment où l'abbé Huvelin lui enjoignit de se mettre à genoux et de se confesser. Il se convertit et le doute institutionnalisé fut vaincu.




Face à cet appel si exigeant, il nous arrive de baisser les bras parce que nous voyons notre péché, nos limites, notre faiblesse ; mais aussi parce que nous comptons trop sur nos propres forces et oublions la richesse de la miséricorde.

« La sainteté, dit Thérèse d’Avila, c’est de tomber et de se relever ».

Le mot important, c’est de se relever. Un chrétien ne peut pas désespérer de la miséricorde de son Père. Nous portons en nous le désir de la sainteté, parce que le Père l’a mis au fond de notre cœur. Et si le Père suscite en nous ce désir, en même temps il nous donne les moyens de le réaliser. Peut-être faut-il alors réveiller ce désir que tout baptisé porte en lui ? Il ne s’agit pas de séparer notre vie quotidienne de notre vie intérieure comme si la sainteté était une façon de s’évader au Ciel.


La sainteté est bien enracinée dans nos vies ; elle se vit chaque jour, le plus souvent de manière ordinaire, sans vision ni extase, sans acte héroïque.

Don Paul Préaux



Pour aller plus loin :

vous trouverez à la fin de cet article des pistes pour oser la rencontre des saints.