Romance de bureau : une histoire de séduction

Aux cinéphiles qui n’en peuvent plus d’attendre la sortie sans cesse repoussée de nouveaux films, voici une proposition : puisque ces temps troubles nous empêchent de regarder vers l’avant… regardons vers l’arrière !


Vers l’arrière, et vers l’Est ; car c’est là qu’à défaut de neuf, on y trouvera du nouveau. Généralement peu connu du grand public français, le cinéma soviétique* a pourtant été une mine d’or, extrayant de ses studios de véritables pépites. Romance de bureau, comédie dramatique sortie en 1977, est l’une d’entre elles.


Le timide et la gorgone

Anatoli Novosseltsev est un homme d’une quarantaine d’années, divorcé, père de deux enfants qu’il élève seul, et constamment à court d’argent. Il travaille dans un bureau de statistiques, dont la directrice, Ludmilla Kaluguina, est une véritable gorgone (vous savez, ces créatures fantastiques malfaisantes de la mythologie grecque, qui ont le pouvoir de pétrifier les personnes qui croisent leur regard). « Elle arrive la première, et repart la dernière, d’où l’on peut en déduire qu’elle n’est pas mariée », nous dit le narrateur dès les premiers instants. De nature modeste et timide, Anatoli n’ose pas demander une promotion dont il aurait bien besoin, mais que, à vrai dire, il ne mérite pas.


Débarque alors un nouveau directeur adjoint, Yuri, ancien ami d’Anatoli. Apprenant les problèmes financiers d’Anatoli, Yuri suggère immédiatement à la chef, Ludmilla, de le promouvoir. Celle-ci, peu impressionnée par le travail d’Anatoli, refuse tout net. Yuri suggère alors à Anatoli de procéder différemment… et de séduire sa chef.

Anatoli Novosseltsev (joué par Andreï Miagkov), employé modeste et timide ©Mosfilm



Une romance haute en couleurs

Romance de bureau est l’une des comédies préférées des Russes, et si l’on aime le cinéma, c’est un film qui ne laisse pas indifférent. À la fois drôle et léger, il porte aussi, comme une grande partie des films russes, une histoire singulièrement forte et dramatique.

D’abord, Romance de bureau nous offre une plongée en couleurs dans l’URSS des années 70, avec tout ce que cela comporte de dépaysant et de cocasse – les amateurs de mode apprécieront particulièrement ! Le narrateur nous présente son bureau de statistiques – la scène de tous les drames – en nous disant : « Sans les statistiques, personne ne saurait comme on travaille bien », ce qui est assez ironique au regard du rythme de travail des employés, loin d’être acharné. La secrétaire Vera passe son temps à appeler son mari qui veut (puis ne veut plus) divorcer, et à faire du shopping sur sa longue pause déjeuner. La première demi-heure du matin au bureau est consacrée, pour les nombreuses femmes, au maquillage, comme le montre une scène magnifique qui creuse encore la différence entre Ludmilla, sobre voire austère, et ses employées.

Narrateur : « La matinée dans notre section se passe toujours de la même façon. C’est déjà une habitude, une tradition. Je dirais même, un rituel. » ©Mosfilm


Vera, (jouée par Liya Akhedzhavoka), la secrétaire coquette au cœur des commérages ©Mosfilm


Le scénario ne tombe jamais dans la lourdeur, qu’il ait recours aux ressorts typiques du comique (répétition, quiproquo…) ou qu’il explore des questions plus existentielles. Ce qui fait de Romance de bureau un film qu’on a plaisir à voir et à revoir, c’est qu’il mélange un univers révolu (l’URSS des années 1970) avec des situations relationnelles tout à fait actuelles.


"Et le soir ! Si vous saviez, comme j’ai peur du soir !"

Dans l’intrigue principale, on découvre que Ludmilla, patronne brillante, redoutée et sévère, souffre douloureusement de sa solitude :

« Moi, vous voyez, je suis totalement seule. Le matin je me lève, je prépare du café, et pas parce que je veux petit-déjeuner, simplement par habitude. Je me force à manger quelque chose, puis je pars travailler. Ce bureau et tout ce qu’il y a ici, c’est presque ma maison. Et le soir ! Si vous saviez, comme j’ai peur du soir ! je reste assise ici jusqu’à ce que le portier vienne faire cliqueter ses clés. Je fais comme si j’avais énormément de travail, alors qu’en réalité, c’est juste que je n’ai nulle part où aller… »


Sans le regard d’un autre, elle ne se rend pas compte que son apparence est négligée, ni d’ailleurs qu’elle pourrait être jolie et appréciée. On découvre aussi qu’Anatoli, en apparence simple et modeste, est prisonnier de ses ambigüités et de son manque de courage, qu’il camoufle sous une permanente ironie.

Ludmilla et Anatoli, une rencontre chaotique ©Mosfilm


Une rencontre chaotique - mais en vérité

Entre Ludmilla et Anatoli que rien ne rapproche a priori va se jouer quelque chose d’essentiel, exploré au fil de plusieurs des grandes scènes du film. L’entreprise chaotique de séduction d’Anatoli échoue complètement, mais ce faisant, parvient à briser les liens très formalisés qu’il avait jusqu’à présent nouées avec sa patronne. La rencontre ainsi permise, hors des sentiers battus de l’habitude, offre à chacun une possibilité de liberté. Anatoli pose un regard de fascination sur Ludmilla, sur lequel elle peut s’appuyer pour construire tout un pan oublié de sa vie ; Ludmilla met Anatoli en face de ses contradictions. Cependant, chaque interaction comporte aussi le risque d’une blessure, d’un repli sur soi, d’un enfermement plus profond. Cette rencontre est pour Ludmilla et Anatoli comme une faille bouleversante dans leur vie, que chacun va devoir choisir d’explorer ou de refermer.


Ludmilla (jouée par Alissa Freindlich), la patronne redoutée ©Mosfilm


Romance de bureau est enfin une petite perle de cinématographie. Les images sont belles, les scènes pleines d’humour et de poésie. Le film, constellé de musique et de poèmes (malheureusement non traduits), qui sans longueur, prend son temps.


Pour visionner gratuitement Romance de bureau en russe sous-titré français :

Partie 1 : ici Partie 2 : ici


*Une petite note à l’intention de ceux et celles pour qui la mention de « Cinéma soviétique » suffit à mettre dans la bouche un goût d’austère stakhanovisme aux relents de censure. L’hésitation est compréhensible, mais il y a tant à gagner à franchir le seuil que j’aimerais vous y encourager par ces 3 points :

  1. La passion d’un peuple pour une chose fait naître des vocations pour cette chose. Socrate aurait-il été le même sans la passion des Athéniens pour la politique et la philosophie ? Pelé aurait-il été le même sans la passion des Brésiliens pour le football ? La passion des russes pour les arts (musique, danse, littérature, peinture…) a suscité des vocations géniales. Le cinéma soviétique en a hérité et en a gagné en qualité et en beauté.

  2. Paradoxalement, la censure a été un moteur de créativité. Pour un bon artiste, la contrainte est le terreau de la croissance : c’est peut-être grâce à la censure que les films de l’époque soviétique ont acquis un sens fin et subtil de l’humour.

  3. Déplaire au Parti, c’était risquer selon l’époque l’exil ou l’exécution ; a minima des menaces et diverses vexations. L’on comprend que dans ces conditions, on ne produisait pas une œuvre à la légère ! Par leur engagement et leurs convictions, les réalisateurs soviétiques ont transmis à leurs films force et profondeur.

Le cinéma soviétique mérite donc qu’on s’y arrête, et on ne peut mieux sans convaincre qu’en y goûtant !

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