Le mouvement "tradwife" a-t-il quelque chose à nous apporter ?
- Agnès T
- 9 oct.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 oct.
"N'oublie jamais que, plus tard, les seuls qui se souviendront que tu as travaillé tard, ce sont tes enfants."
Cette phrase, bien culpabilisante, circule sur les réseaux. Ni vraie, ni fausse, elle n'a aucune valeur ajoutée puisqu'elle n'apporte rien de bon: culpabilité pour celles qui se disent qu'elles ont fait le mauvais choix, fierté un peu mal placée pour les autres... Et si on nuançait un peu les choses ?
On assiste en ce moment à un essor sur nos réseaux de tardwives, ces femmes qui font le choix de vie de se consacrer entièrement à leur foyer, sans compromis possible. Ce mouvement, hérité d'ouvrages parus dans les années 60, apparaît vers 2010 en Angleterre et aux Etats-Unis. Il émerge peu à peu dans d'autres pays. Sa popularité s'accroît avec l'arrivée du Covid et des confinements, dans les années 2020.
Ces femmes veulent revaloriser le "statut" de mère au foyer. Elles comptent sur le salaire d'un mari qu'elles valorisent, vivent souvent à la campagne, sont adeptes du fait maison, et souvent leurs choix s'alignent avec ce mode de vie: famille nombreuse, école à la maison, slow life, retour à d'anciens fonctionnement archétypaux aux couleurs un peu patriarcales, mais pleinement assumés.
Elles publient quotidiennement des vidéos sur les réseaux sociaux. On les voit souvent en jupe longue, chaussures adaptées aux travaux du quotidien, un bébé en écharpe, dans leur cuisine ou leur jardin. Elles disent qu'elles font un choix radical, et pensent que toutes les femmes devraient faire le même, ou plutôt ne comprennent pas que les autres femmes n'optent pas pour le même style de vie.
Ces femmes ont-elles quelque chose à nous dire de la maternité ? Et est-ce que ce qu'elles ont à nous dire est entendable ?

Pourquoi on peut difficilement recevoir ce qu'elles véhiculent
Tout d'abord, il y a une première grande incohérence dans le choix que font ces femmes, c'est celui de se filmer quotidiennement et partout. Comment peut-on faire l'apologie de la vie au foyer et de l'intimité familiale lorsqu'on invite le monde entier chez soi par le biais d'une caméra ? Car c'est bel et bien ce qu'elles font. L'espace sacré qu'est la maison, le foyer, devient violé par une forme de voyeurisme. Cet argument had hominem est sans doute un peu fort, mais j'aimerais savoir si ces femmes qui se filment savent réellement ce qu'elles font et pourquoi elles le font.
Ensuite, je me pose la question de la revendication d'un mode de vie. Quand on doute de quelque chose, on le revendique. Aussi, quand je vois à quel point certaines femmes "s'emballent" (parfois très calmement) en disant qu'elles ne comprennent pas, par exemple, les mères qui font garder leurs enfants, qu'y-a-t-il derrière cela ? Un besoin de reconnaissance ? Un doute de soi, de sa valeur ? Par ailleurs, comment peut-on revendiquer un choix comme étant le bon alors que justement, le propre de la maternité est que rien n'est jamais figé, que chaque évènement vient relancer les dés, bousculer, et amène souvent des changements ?
Ce que je déplore chez ces tradwives, c'est qu'elles en sont souvent à un stade de leur maternité qui ne leur permet pas d'avoir beaucoup de visibilité pour la suite. Elles n'imaginent pas pouvoir un jour, changer d'avis, ou vivre une maladie, un burn out, une grossesse compliquée... Et celles qui critiquent les autres mères de famille n'ont souvent qu'un enfant à la maison, ou un mari très présent, ou des grossesses faciles... Aussi, leur prise de position incite à la comparaison, ce que je trouve profondément dommage dans un monde où nous, femmes, devrions faire corps, faire communauté, en faveur de la justice pour la famille et pour le couple.
Puis vient la question de l'étiquette. Car étiqueter une femme selon son choix, c'est vouloir la mettre dans une catégorie. Et se mettre soi-même dans une catégorie, voilà qui pose question. Par leur discours, elles peuvent se couper de toutes les autres femmes, notamment de celles qui n'ont pas le choix et se doivent de travailler pour faire vivre leur famille.
Une autre erreur fondamentale de ces femmes me semble être la suivante: elles partent du principe que toutes les femmes ont les mêmes besoins et les mêmes capacités, niant ainsi la spécificité de chacune, oubliant l'impact de l'histoire personnelle dans la maternité, qui pour moi sont des facteurs non négligeables dans la naissance d'une nouvelle mère.
Enfin, certaines tradwives partent du principe qu'il faut donner la priorité à ses enfants et ce dans un esprit de "sacrifice" (je mets volontairement des guillemets, ce mot a un sens particulier dans notre religion chrétienne). Or, cette conception de la mère nie la véritable mécanique du don, qui veut que pour pouvoir donner, il faut savoir recevoir. On ne peut pas donner sans relâche, en ignorant ses besoins profonds et vitaux. Je me souviens de mon époux qui me disait, lorsque nous étions jeunes parents, qu'en devenant parent, on fait des sacrifices, mais on ne se sacrifie pas, soi. Ce n'est pas l'appel de Dieu pour nous.
Cependant, il est vrai que ce mouvement des tradwives nous dévoile un visage de la femme oublié jusque là. Un visage qui fait d'elle un pilier pour notre monde d'aujourd'hui, monde qui a grand besoin de ralentir sa marche !
"Les femmes nous transmettent cette capacité de comprendre le monde avec des yeux différents, d'entendre, de voir des choses avec un cœur plus créatif, plus patient, plus tendre."
Pape François, angélus du 8 mars 2015

Pourquoi les tradwives peuvent nous faire réfléchir
Certaines femmes se sentent blessées par les propos portés par certaines tradwives. Elles se sentent blessées parce qu'elles ne se trouvent pas ou ne se sentent pas capables de faire des choix aussi forts. Certaines n'en ont pas envie et souhaitent profondément se réaliser autrement que dans leur foyer. Mais il est vrai que, parfois, ce mouvement traditionnel fait réagir certaines femmes de manière violente ou même haineuse. Cela reflète un mal de notre siècle, un des dégâts du féminisme (qui au départ a été une véritable et nécessaire bombe dans l'histoire de l'humanité) qui vient du fait que beaucoup d'entre nous vivons littéralement comme des hommes. Nous faisons abstraction de notre cycle, ignorons ses fluctuations au quotidien, nous voulons être performantes partout, sommes coupées de nos intuitions... Et si ces femmes nous montraient qu'il peut être bon d'être consciente de sa féminité ? De la prendre en compte chaque jour, et même d'en faire un atout ? De ne plus nier les spécificités de notre corps mais de s'en épanouir ?
Les tradwives apportent un grand plus à la société: elles revalorisent l'entité du couple en lui donnant une autre couleur que celle de l'égalitarisme ou de la lutte de pouvoir. On ne parlera pas pour autant de complémentarité ou de différence homme-femmes, ceci est un autre sujet qui demande d'être approfondi; nous sommes plus subtils que cela, et suffisamment subtils pour ne par rentrer dans des cases. Mais on pourrait parler d'alliance, d'équipe. Un couple qui forme une équipe est un couple qui fonctionne.
Enfin, dans les expériences des femmes qui ont fait le choix d'arrêter de travailler (ou non), ce qui revient souvent, c'est qu'on ne regrette jamais d'avoir cessé son travail pour s'occuper de ses enfants (ou diminué son temps de travail), alors que l'inverse reste à prouver. Bien entendu, cela est à prendre avec des pincettes, car encore une fois, pour certaines femmes, il est vital de travailler et de se réaliser à l'extérieur. Et Dieu veut cela !
Les tradwives font parler d'elles parce qu'elles vont plus loin que ce que nous propose la société actuelle. Le féminisme est venu mettre à jour des dysfonctionnements sociétaux qui n'étaient pas bons, et en cela il a été positif. Mais cela n'a duré qu'un temps: le féminisme s'est fourvoyé en accusant les hommes d'être des prédateurs, et non des alliés. C'est ainsi que nous sommes tombés dans ce que vivent beaucoup de femmes d'aujourd'hui: une pseudo "libération", qui nie au fond toute forme de féminité et fait fonctionner les femmes comme des hommes.
Pour conclure...
Ces femmes dérangent. Elles ouvrent une brèche en nous: qu'est-ce qui m'habite ? Comment je peux être moi-même dans mes choix ? Comment je m'épanouis en prenant en compte mon conjoint et mes enfants ?
Je nous laisse avec cette phrase de Howard Thurman:
« Ne te demande pas ce dont le monde a besoin. Demande-toi ce qui te fait vivre ou te fait agir, parce que ce dont le monde a besoin, c’est d’êtres qui s’éveillent à la vie »




