"Neuf mois, trois heures, l'éternité"

15 octobre : journée consacrée au "deuil périnatal". Selon la définition de l'OMS, on parle de deuil périnatal lorsque des parents perdent leur bébé entre 22 semaines d'aménorrhée et le 7ème jour après la naissance de l'enfant, mais dans les faits, le deuil périnatal englobe une multitude de réalités...


Aujourd'hui, une maman nous offre le récit bouleversant des trois heures de vie de son petit Joseph, décédé le jour de sa naissance. Merci pour ces bribes d'intimité qui donnent à voir quelque chose du mystère de la vie. Témoignage de foi en un Dieu de tendresse, d'espérance en la vie éternelle, d'amour donné au cœur même de la souffrance.




11 Mai 2021. Le prêtre qui nous a accompagnés tout au long de ces jours intenses vient de prendre la parole et déroule son homélie. Nous sommes là tous les deux, main dans la main, devant ce petit cercueil blanc aux poignées dorées.


« Neuf mois, trois heures, l’éternité. », cette phrase vient ponctuer les mots de notre cher abbé à la manière d’un refrain et dans nos têtes défilent les souvenirs de ces mois d’attente, mêlés de sentiments contraires, dont l’intensité ne se relate que difficilement avec de simples mots.



Neuf mois :


Le temps de cheminer d’une grossesse inattendue à un Saint inespéré.

Le temps de réaliser que toute vie est un cadeau inestimable et qu’aucune d’entre elles ne nous appartient.

Le temps de recevoir de notre petit Saint bien plus que ce que nous pouvions lui donner.

Le temps de préparer nos cœurs dans un même élan à la vie terrestre et céleste de notre tout petit.


A cinq mois de grossesse, le couperet tombe. Une gynécologue nous annonce d’un air terriblement gêné que notre futur petit troisième souffre d’une anomalie aux reins.

Il faut alors confirmer la sévérité du diagnostic par un examen dans une clinique spécialisée.

Mon mari étant en déplacement, une amie sage-femme providentiellement disponible ce jour-là m’accompagne à ce rendez-vous. Par sa présence irremplaçable, elle deviendra cette amie de cœur qui acceptera de devenir la marraine de notre bébé.


L’avis des médecins est sans appel, notre fils est condamné. Va-t-il vivre ou mourir in utero ? Si oui, combien de temps ? Une semaine ? Un mois ? davantage ?


Le choc de l’annonce est dévastateur. Bien sûr, l’amour que je porte à ce petit être fragile est immense et loin de moi l’idée de ne pas mener cette grossesse à terme, mais comment vais-je tenir quatre mois de plus avec ce bébé qui peut à tout moment cesser de bouger dans mon ventre ? Comment vais-je en parler à mes deux garçons de 4 et 2 ans ? Comment vais-je l’annoncer à nos familles, à ma sœur dont le terme de sa grossesse est prévu le même jour que moi, à l’école, à la crèche, au travail ? Que vont-ils penser quand ils me verront avec mon ventre arrondi et que viendra l’heure des compliments, ne connaissant pas l’issue fatale de cette grossesse d’apparence « normale ».


Je ne remercierai jamais assez la gynécologue du diagnostic anténatal de m’avoir glissé un jour avec douceur : « Si votre souhait est de conserver cette grossesse et de vivre la vie que votre enfant est sensé vivre, vous comprenez bien qu’il faut aller jusqu’à terme quoiqu’il arrive, nous ne le déclencherons pas. »

Ce fut bien la seule dans cet hôpital renommé à respecter nos choix et à tenter de comprendre l’ambiguïté de ce mélange de sentiments.


De la panique de porter en moi un bébé condamné, je passe alors à la gratitude de disposer de 4 mois pour vivre avec lui, rien que pour lui.

Vite, il faut lui donner vie, le nommer pour le rendre présent au milieu de nous.

Il s’appellera Joseph en l’année de son saint patron. Mon Joseph ta vie sera courte, mais tu seras aimé, chéri et attendu autant que nos cœurs nous le permettent.


Comment s’approcher jour après jour de notre rencontre et de nos adieux ? Quelle mère, alors que son enfant vit en elle, prépare une messe de funérailles plutôt qu’une messe de baptême ?


Nous choisissons de parler librement devant nos deux garçons, pour qu’ils puissent prendre part à nos douleurs et à nos joies, et ainsi adoucir leur choc à la naissance.


Le dernier mois approchant, nous décidons de changer de maternité et de suivi, afin de fuir les jugements et pressions du corps médical. Nous redoutons tellement d’avoir à justifier la naissance de notre petit garçon le jour J. D’autant plus, lorsqu’ils seront spectateurs de notre immense souffrance, inadmissible à leurs yeux, quand viendra l’heure de le laisser partir. Ils ne peuvent se douter que c’est justement dans la souffrance que la présence de Dieu est palpable et que son Amour brûle en nos cœurs.

Il est indispensable pour nous de vivre la naissance de notre Joseph dans la Foi, c’est donc tout naturellement que nous prenons la décision d’accoucher à la Maternité Sainte Félicité à Paris.


Notre obsession les dernières semaines avant l’accouchement est de connaître notre Joseph vivant pour pouvoir le baptiser. S’il faut être déclenchée plus tôt, s’il faut m’ouvrir le ventre pour qu’il vive au moins une minute, je suis prête.


Il aura fallu la touchante remarque d’un prêtre sur Sainte Thérèse de Lisieux pour que nous nous achevions de nous abandonner pleinement. Sainte Thérèse sur son lit de mort, informée que le prêtre ne peut se déplacer pour lui donner les derniers sacrements se résout : « Tout est grâce ».

Oui tout est grâce, mon petit Joseph, tu vivras la vie que tu es sensé mener et nous rendrons grâce pour ta vie si courte soit-elle.



3 heures :


Joseph arrive par surprise, plus tôt que prévu et naturellement, le 5 Mai 2021 à 17h37.

Enfin nous allons te rencontrer mon Joseph, enfin nous allons pouvoir te dire à quel point nous t’aimons, enfin ton papa va te connaître.

Pour l’instant nos trois cœurs sont essentiellement tournés vers la vie. Nous sommes reçus avec une immense bienveillance par les sœurs de la maternité catholique de Sainte Félicité. L’aumônier de la maternité nous confesse l’un et l’autre dans la salle de travail.

Plus l’heure tant attendue arrive, plus nous réalisons que notre vie sera à tout jamais transformée.


Et enfin, notre merveilleux Joseph apparaît, magnifique bébé de 3 kilos 8 (!), plein de vie, les yeux grand ouverts, poussant des cris puissants de bébé, bougeant ses pieds, ses mains. Comme pour ses deux grands frères, je suis émerveillée devant cette vie nouvelle, ce corps parfait dont on m’a si souvent dit qu’il serait probablement atrophié.

Soudain plus personne ne compte, il n’y a que lui, nous deux et le Seigneur.



Premier acte d’amour dans cette petite vie : il reçoit le baptême des mains de son papa.

L’aumônier le confirme ensuite et lui donne Jésus-Hostie. Cette même hostie à laquelle nous communions tous les deux immédiatement. Comment ne pas être inévitablement bouleversés par l’Eucharistie après cela ? Alors même que Dieu nous offre son Fils, nous lui offrons celui qu’il avait bien voulu nous confier pour quelques heures sur la terre.


« 3 heures d’intimité familiale, au cœur d’une maternité dont toutes les sœurs orientaient leur cœur vers cette chambre où habitait un saint entouré de ses parents. L’air de rien, Joseph, le plus jeune de la maison, devenait le premier en importance, et entraînait dans sa cordée ceux qui se laissaient émerveiller par ces heures offertes. L’espace de quelques minutes, il y avait dans cet établissement comme deux tabernacles : celui de la chapelle, avec Jésus-Hostie, et Joseph dans cette salle de naissance, porté par ses parents » résumera si bien ce prêtre aumônier devenu notre ami.


A l’approche de la venue de ses frères avec leur grand-mère, Joseph est préparé et habillé. Cela m’effraie, tellement je le vois s’essouffler et souffrir.


Magnifique rencontre, un souffle de vie « joyeuse » entre dans la pièce et en l’espace d’une demi-heure, trois enfants composent notre famille. Les deux dînent avec leur papa pendant que je berce Joseph qui miaule calmement. Scène de bonheur familial immortalisée par une photo sur laquelle tout semble se passer pour le mieux.


Après le départ de ses frères, Joseph s’éteint petit à petit pour ne se concentrer que sur sa respiration. La réalité nous rattrape, il ne passera certainement pas la nuit.




L’éternité :


Notre tout-petit agonise et nous sommes là près de lui, l’entourant de nos bras, les yeux fixés sur lui. Tellement impuissants. Que faire à part aimer, remercier et Aimer encore. Je réalise à ce moment-là l’ambivalence que la Sainte Vierge a dû ressentir devant la mort de son propre fils.

Mon mari me dira plus tard qu’il a assisté à une double agonie, celle de son fils, et celle de sa femme.

Un dernier regard intense lancé vers ses deux parents comme un ultime adieu et notre tout petit, bercé par mes mots, par mon souffle, par mes larmes, change discrètement de bras maternels et entre dans la vraie Vie.

Merci mon chéri, merci pour la fécondité de ta Vie et de ta Mort. Quelle vie ne vaut pas la peine d’être vécue ? Quel enfant ne vaut pas la peine d’être aimé ?

Maintenant que Joseph est auprès de son Créateur, de son Saint Patron et de sa chère Maman du Ciel, il nous faut simplement devenir des canaux de sa Grâce.


Les sœurs nous font l’immense joie de nous proposer de lui donner un bain et le préparer avant de l’emmener dans la salle où il sera veillé en compagnie de nos chères familles, amis, prêtres, pendant ces quelques jours, enveloppé dans la robe de baptême familiale, la médaille de son Saint patron épinglée à la poitrine.


Je ne me lasse pas de le tenir dans mes bras, de bercer son petit corps qui va m’être enlevé à tout jamais. Je hurle de douleur le soir quand nous devons quitter la salle, mon ventre me fait mal, je ne peux plus respirer et je suis persuadée qu’un jour je vais véritablement mourir de chagrin.

Mais chaque journée apporte son lot de trésors et de consolations. Notre couple connaît cette semaine-là une telle unité conjugale. Mon mari est un pilier irremplaçable. Il ne trouve du réconfort que dans la prière et dans le chant. C’est lui qui, avec sa guitare, transforme nos heures près de Joseph si bien qu’elles sont devenues un souvenir consolateur et heureux.


Portés par ces heures douloureuses mais ô combien sanctifiantes nous lancerons, en union avec les sœurs de la maternité, une adoration mensuelle pour la Vie.

Aujourd’hui 5 mois après la naissance de notre Joseph au Ciel, il est présent plus que jamais dans nos cœurs, dans notre couple et au sein de notre famille. Pour nos deux autres enfants il a trouvé sans encombre sa place de troisième. Qui sommes-nous, ses parents, pour avoir eu la chance de connaître un saint ?


Cet enfant inattendu est devenu la pierre angulaire de notre famille et il ne se passe pas un jour sans que nous ne rendions grâce au Père pour notre petit Joseph qui désormais le contemple.

Claire-Marie

Illustration de Claire Gaudete, @claire_voyer

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