Conversion de regard sur le célibat (partie 2)

Prescription d'un suivi régulier d'enfantement


Il y a quinze jours, je vous ai conté mes péripéties de célibataire et à cette occasion, j’avais évoqué brièvement mon rendez-vous chez l’ophtalmologue. Vous le savez donc, le diagnostic était sévère : en plus de ma tendance avérée à loucher, le canal lacrymal était encombré et celui qui rejoint le cœur, sérieusement endommagé.


Pourtant, ce qui me marqua le plus, ce fut l’attitude de mon médecin lui-même. J’étais revenue chez lui sans avoir réussi à suivre sa première ordonnance, et il ne m’avait fait aucune remontrance. Ma vue avait sérieusement baissé, mais il ne fut pas découragé. C’était comme si chacune de mes misères était le lieu qu’il privilégiait pour faire passer sa Lumière jusqu’à mon cœur.


« Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse » 2Cor 12,9


Ce rendez-vous a constitué pour moi une étape primordiale : Dieu seul suffit. Je le savais dans ma tête mais avoir été touchée par cela au cœur me permit de changer de perspective. Je repartis donc de ce rendez-vous avec un nouveau regard sur le temps du célibat, et avec une ordonnance particulière : prescription d’un suivi régulier d’enfantement.


« Comment cela va-t-il se faire ? » pensai-je. Il me sourit et me conseilla d’entrer en relation avec sa Mère. Sage-femme parmi toutes, elle saurait bien me guider, me dit-Il. Elle avait connu un enfantement parfait, sans aucune complication. A défaut de pouvoir réitérer, n’étant pas l’Immaculée Conception, je pouvais essayer de suivre ses conseils. Comme s’il lisait au-dedans de moi, mon médecin me rassura : pour sa mère, être à mes côtés serait une priorité. Elle l’avait bien montré en se rendant en hâte visiter sa cousine, dont la patience avait également été mise à rude épreuve.


Que  n’ai-je  pas remercié  mon médecin  de  m’avoir  donné  Marie  comme  modèle !  Son « oui », sa maternité librement acceptée, avait permis à Dieu de se donner au monde. Je commençais à saisir pourquoi mon médecin m’avait prescrit un suivi d’enfantement. Après tout, je pouvais aisément concevoir le célibat comme une forme d’accouchement. En effet, à force  d’entendre  des  amies  m’annoncer  leurs fiançailles en me disant avec enthousiasme « Tu verras, ça peut aller super vite ! » alors que quelques temps plus tôt elles se morfondaient qu’une autre ait lancé ce même slogan, ce rapprochement analogique était devenu pour moi comme une évidence. Dans les deux cas, cela pouvait être douloureux, mais une fois passé, il devait y avoir une hormone, probablement l’ocytocine, qui faisait que c’était vite, très vite oublié. Certes, il y avait des exceptions. Vous savez, ces exceptions qui confirment la règle. Par exemple, celles pour qui cela avait été particulièrement long, avec parfois aussi quelques complications, gardaient souvent du souvenir de cette expérience une grande délicatesse à l’égard de leurs amies encore dans l’attente. Pleines d’espérance pour ces dernières, elles savaient aussi écouter, sans les minimiser, les souffrances d’avant la délivrance.


Je regardais Marie. J’étais émerveillée de la fécondité de son Cœur. Sa disponibilité totale lui permettait de reconnaître les désirs profonds qui l’habitaient. Il me semblait assister à un repas de noces. Je découvrais combien les désirs profonds de son Cœur épousaient la volonté divine. Avec Marie, je pouvais porter mon regard vers ce Père qui me connaît mieux que moi-même. Sa volonté était celle de mon plus grand bonheur. Etais-je prête à accueillir ce temps de célibat comme une attente féconde en vue d’un enfantement ? Le projet de Dieu pour moi était un projet de vie, un projet d’amour. Qu’est-ce qui me retenait ? De quoi avais-je peur ? Pourquoi mes fuites ? Mes abandons ? Mes indécisions ?



C’est comme cela que je suis entrée dans la période des nausées. Ce temps où beaucoup de choses bougent parce qu’il faut faire de la place pour accueillir une vie nouvelle. Un temps à fleur de peau, au cours duquel je prenais conscience de toutes les pensées que j’avais laissé s’installer au fond de moi, qui m’empêchaient d’avancer.

C’était parfois douloureux de prendre conscience de mes erreurs, de ces années passées à rejeter la responsabilité sur les autres, à fuir cette liberté qui m’était donnée. J’avais attendu pendant des années un panneau sur lequel aurait été inscrit « oui,  c’est bon, tu peux y aller, c’est lui que je te destine depuis toute éternité ». Sans jamais le trouver. Guetter les signes. En inventer parfois.


Sous le regard bienveillant de mon médecin, je pouvais regarder la réalité en face, et je prenais conscience que ça ne fonctionnait pas comme ça, ou plutôt, que le cœur de Dieu ne battait pas ainsi. Au début, cela ne fut pas facile qu’une vie nouvelle se fraye un chemin dans mon train-train quotidien. Une étincelle de vie qui bouscule l’ordre établi de tout l’organisme et lui révèle sa vulnérabilité. Je me laissai bousculer en relisant mes fuites, mes abandons, mes indécisions, mes peurs. J’en eus le tournis et quelques nausées. Un vrai remue-ménage, pour reconnaître ma responsabilité et déceler toutes les barrières que j’avais placées pour me protéger. Me protéger de quoi ? D’un danger. De la croyance d'un danger qui s'était imprimée en moi à partir de mes angoisses, de mes insécurités et de mes échecs passés. Les jours passant, je pus sentir en moi une enfant dont les blessures pesaient sur ma liberté. Je décidai de prendre soin de cette petite fille que j’avais été, qui méritait d’être rassurée, consolée et réconfortée. Au fur et à mesure que j’y voyais plus clair, je pus assumer la responsabilité de ma vie. Pleurer devant mes fuites, mes abandons, mes indécisions, mes peurs. Me pardonner. Et rendre grâce d’avoir croisé le regard de ce médecin qui m’avait rendu la vue. Cette période des nausées ne fut pas la plus agréable. Reconnaître ma responsabilité, cependant, ce fut aussi vivre de nouveau de cette liberté qui m’était donnée. J’étais libre. Profondément. Car profondément aimée de Dieu.


Au fur et à mesure que cette liberté grandissait, je me sentais à nouveau un cœur. Prendre la responsabilité de ma vie, c’était certes en assumer les erreurs, mais dans un même mouvement prendre enfin la mesure de toute sa puissance. Je pensais à toutes ces femmes enceintes qui, parce qu’elles portent en elles une vie nouvelle, ne sont plus tout à fait les mêmes. Que leur grossesse les laisse libres de leurs mouvements ou qu’elles soient contraintes de vivre ce temps d’attente alitées, il se dégage chez elles une force de vie, au cœur même de leur vulnérabilité. Pourquoi sont-elles tout à coup si vivantes ? Parce qu’elles acceptent de réordonner leurs priorités pour faire de la place à un autre. La femme enceinte se prépare à accueillir une vie nouvelle et elle en paye le prix. Quand les sacrifices et les renoncements se font lourds, il lui suffit de sentir au-dedans d’elle cette vie nouvelle pour y puiser la force de tenir.


J’étais responsable de ma vie, et je devais accepter de faire de la place dans ma vie pour un autre. En voyant les femmes enceintes ordonner leur quotidien à leur grossesse, quitte parfois à renoncer à des activités, je pris la décision de suivre leur exemple en acceptant de me donner la priorité. J’avais besoin de temps pour gagner en liberté. Il me fallait en finir avec les courses effrénées pour m’oublier moi-même dans le travail, les activités, les services et les mondanités, avant même de m’être réellement trouvée. Non seulement je dus apprendre à dire « non », mais également arrêter de fuir ma vie en vivant celle des autres. Je pris alors la décision d’apprendre à écouter réellement les désirs de mon cœur pour être capable de dire « oui ». Concrètement, il me fallut commencer par renoncer aux « ça m’est égal » ou « c’est comme tu veux » pour m’exercer à choisir en écoutant mes désirs.


La grossesse n’est pas une maladie. Le célibat non plus. Pourtant cela n’empêche pas que de nombreuses femmes soient aujourd’hui suivies avant de mettre au monde un enfant. Cours de préparation à la naissance et rendez-vous chez la sage-femme sont autant d’occasions d’accompagner les femmes vers l’accouchement. Certes, cela n’a pas toujours été le cas, et pourtant, à l’heure où se sont imposées certaines pratiques obstétriques qui limitent la capacité qu’a la femme de puiser en elle toute la puissance de vie qui l’habite, un accompagnement est bienvenu, qui redonne la possibilité à la femme de connaître ce trésor qui l’habite naturellement. Le temps d’attente qu’est le célibat est aussi l’occasion de redécouvrir la puissance de vie qui habite mon cœur, et pourquoi pas en acceptant l’aide de personnes qui ne sont ni dans le contrôle de ma vie, ni dans la projection de schémas bien préparés pour les plaquer sur moi, mais qui peuvent me donner des pistes pour mieux me connaître.


Le célibat est une période d’enfantement qu’il est plus facile de vivre avec la grâce de Dieu, ainsi que celles que sa Mère nous obtient, mais qu’on se le dise, ni Dieu ni Marie ne peuvent accoucher à ma place.


Une amie me disait que l’accouchement requiert que deux êtres soient prêts : le bébé d’une part, qui doit être prêt pour sortir, et pour cela puiser chez sa mère toutes les ressources dont il a besoin, et la femme d’autre part, dont le corps doit être prêt pour enfanter. Ainsi, tout dépend de la femme, mais cela ne veut pas dire que la femme maîtrise tout.


Lors de l’accouchement, je prends conscience que rien ne peut se faire sans moi. Des sages-femmes peuvent m’aider dans ce travail, me guider, mais elles ne peuvent souffler ni pousser à ma place. Rien ne peut se faire sans moi et, en même temps, je dois accepter que je ne maîtrise pas tout. A l’heure de la délivrance, mes analyses et mes théories ne me sont d’aucun secours. Je dois chercher au plus profond de moi cette force qui me dépasse car Dieu Lui-même l’y a inscrite, cette force qui me permet de mettre au monde une femme libre, vivante et rayonnante, prête à accueillir une vie nouvelle.


Il est des accouchements plus ou moins longs, plus ou moins laborieux. Béni soit le Seigneur pour la puissance de vie qui habite le cœur – et le corps – de toutes les femmes !


Portons dans nos prières toutes les femmes, célibataires ou non, afin que chacune puisse connaître, avec la grâce de Dieu, la joie de la délivrance.


A Jésus, par Marie,


Isabelle C.

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