Peine de cœur...

Premiers secours


Le sujet bénéficiant d’une jurisprudence déjà bien fournie depuis que le monde est monde, on retrouvera ici bien des choses qui ne sont guère originales sur la question. Toutefois je m’intéresse particulièrement aux premiers stades du choc et notamment au rôle que peut jouer notre corps dans l’apaisement de la douleur.


On notera que ces différents conseils peuvent s’appliquer dans plusieurs contextes de traumatismes, mais comme il est dit sur certaines boîtes de médicaments, on s’en tiendra à traiter des symptômes encore légers quoique vifs, et pour des commotions plus sérieuses il conviendrait alors de consulter un (ou plusieurs) spécialiste(s).


Le sous-titre « premiers secours » s’entend d’ailleurs dans ce sens, et sur le long terme la convalescence passe par d’autres moyens, plus adéquatement exposés dans des ouvrages d’auteurs d’expérience (comme ceux du Pr. Jean Monbourquette, ou du Pr Pascal Ide). Il m’a néanmoins paru utile de proposer ces quelques éléments, car dans un contexte comme le nôtre aujourd’hui, on se retrouve facilement isolé(e), et ce n’est pas toujours simple de se ramasser soi-même à la petite cuillère quand les secours ne peuvent arriver de suite et qu’il faut malgré tout se lever le lendemain matin pour aller bosser comme si de rien n’était, surtout si toutes les réunions de la mort ont été programmées pour ce jour-là.


Ainsi, de même qu'il est possible de s’appliquer à soi-même la méthode de Heimlich, voici quelques suggestions pour retomber le mieux possible sur ses pattes. « La meilleure défense c’est l’attaque » était l'avis d'un stratège. De fait, combat pour combat, au moins l’assaillant a-t-il l’avantage de l’initiative. Dans cet esprit, quelques actions permettent de desserrer un peu l’étau avant qu’il ne vous prive de trop de moyens.


Que vous, ou l’un de vos proches, vous soyez pris un tir en bande ou un boulet en pleine coque, une parade souple d’aïkido ou un bollard anti-bélier, sachez que je compatis, et sous des notes parfois légères je n’entends pas minimiser la violence de ces blessures-là. Les contextes sont évidemment très variables, et l'impact plus ou moins profond. Les réactions s'enchaînent aussi rapidement et confusément une fois passée l'hébétude d'un coup de boxe qui envoie au tapis, et l’engourdissant sentiment d’apesanteur qui nous saisit lorsque tout au monde nous devient subitement si étranger.


"Maintenir la ligne"


À tous les sens du terme. Autrefois dans les batailles navales ou terrestres, il fallait à tout prix maintenir la ligne et éviter que l’adversaire ne perce celle-ci, causant son effondrement et sa débandade. Ainsi, en gardant la ligne, on maintient la ligne. Par garder la ligne, je veux dire maintenir le plus possible son rythme d’alimentation. C’est un point à mon avis capital. Lorsque l’on est triste, l’estomac se noue violemment et l’on perd l’appétit. On perd l’énergie tant nécessaire, on survit en grignotant n’importe quoi, à des heures décalées, quand on ne cesse pas de manger tout à fait. Donc, j’insisterais particulièrement sur cet objectif, il faut à tout prix garder le rythme et restaurer l’appétit le plus vite possible. Pour ce faire, ne rien changer aux heures du repas (être intraitable là-dessus) et ne rien changer à vos quantités habituelles de sorte à « pousser les murs » de l’estomac. Par contre, pour les premières fois, il faudra prévoir des aliments anti-vomitifs, sans quoi ce gavage forcé va vous en faire voir de toutes les couleurs. Il y a plein de listes qui existent sur internet (beaucoup de sites de femmes enceintes je précise toutefois), faites-vous un petit panier et piochez dedans. Et si malgré tout vous êtes secoué(e) par des hauts le cœur, faites-vous une petite infusion calmante, par exemple un fond de confiture de gingembre avec un demi-citron pressé, le tout en versant de l’eau frémissante. Normalement au bout de 48h on n’en parle plus.


À l’inverse, si vous êtes tenté(e) de manger plus que d’habitude comme exutoire, restreignez-vous, et gardez le rythme!


"Dormir"


Parent pauvre de tous les besoins physiologiques essentiels, souvent terriblement négligé alors qu’il est aussi capital que manger ou respirer, le sommeil est une panacée à un nombre incalculable de choses, soucis, lassitudes et chagrins. Saint Augustin dans ses Confessions (Livre IX, Ch. 12) reconnait que pour se consoler de son deuil après la mort de sa mère, le sommeil lui a offert un puissant soulagement, même si ce ne fut avant tout qu'un répit.


Je conseillerais de concentrer particulièrement vos efforts sur ce point, tant l’enjeu est de taille. Tout le monde n'a pas la même qualité de sommeil, certes, mais tant que l'on fait le nécessaire pour que la durée et l'aménagement du temps prévu pour lui restent inchangés et suffisants, c'est déjà une bonne chose de faite. Et puisque nous vivons dans un monde d'écrans, pensez à installer un filtre à lumière bleue (comme le petit plugin f.lux, ou autre) qui la fera décroître selon l'heure du jour. C'est toujours cela de pris.


"Faire du sport"


C’est bien connu. Rien de tel pour se défouler et se vider la tête. Le sport vous fera suer, l’effort va saturer vos sens de telle sorte que vous n’aurez plus trop de place dans la tête pour autre chose. C’est donc un excellent moyen pour fuir le ressassement. Encore faut-il qu’il soit régulier et un minimum intense. Pour cela, et si vous êtes en panne d’inspiration, je recommande la course à pied. Accessible à pratiquement tout le monde, déployable rapidement et ne nécessitant ni inscription ni gros moyens, elle est une méthode de choix. En revanche évitez de vous effrayer en pensant que je vous propose un semi-marathon. L’objectif n’est pas d’aller aux jeux olympiques, encore moins d’enchaîner avec des muscles claqués, une tendinite, et le découragement en prime, mais de se vider la tête. Contentez-vous de faire le tour du pâté de maisons, une boucle de 2 km à bonne vitesse tous les 2 jours après (et seulement après) un échauffement suffisant fait largement l’affaire. Et de deux choses l’une, ou bien vous êtes une personne sportive et l’exercice vous incitera à davantage, ou bien vous ne l’êtes pas du tout et c’est presque encore mieux, car on n’est jamais si bien rincé(e) que lorsque l’on sur le point de rendre ses tripes. Par contre, il faut remettre ça tous les 2 jours (bien respecter le repos entre les deux), ce qui demande parfois une discipline de fer, même si la course dure moins de 15-20mn. Buvez beaucoup (surtout avant), et compléter par une douche pour achever de vous délasser. Le matin à jeun, ou entre midi et 14h (juste avant le déjeuner) sont des créneaux de choix.

"Pleurer"


Après avoir bien dormi, saint Augustin se laisse aller aux pleurs sous le regard de Dieu, et s'en trouve grandement soulagé. Il est important de pleurer. Bien loin de nous affaiblir ou de nous démoraliser, les pleurs (lorsqu'ils ne sont pas forcés ou souhaités par complaisance), sont la sueur du cœur et son délassement. Pas question de les retenir. Il n'est pas bon de contenir les épanchements en relativisant sous prétexte que c'est insulter ceux qui auraient de "vraies raisons" de pleurer, et qu'il vous faut a minima la guerre, les volcans, les deuils et la maladie pour éprouver du chagrin sans culpabiliser. Une règle capitale est d'être indulgent(e) envers soi-même, sans quoi c'est la double peine. Nos souffrances sont personnelles et il ne faut pas les dénigrer. Pour autant, le fait de se rappeler que d'autres ont connu et connaissent en ce moment même ce que vous vivez, loin de relativiser votre douleur, a des vertus consolantes en ce sens que vous réalisez que d'autres sont capables de comprendre ce que vous traversez, et que vous n'être pas spécifiquement désigné(e) par le sort pour être une sorte de looser éternel de la bande sur lequel la fatalité s'acharne.

Si vous avez honte malgré tout de pleurer "pour si peu", réjouissez-vous justement d'être un pauvre qui s'afflige et verse des larmes "pour si peu". On y trouve bien plus de douceur que dans le stoïcisme desséché ou l'opiniâtreté à tout étouffer.

J'ai dit plus haut que dans la bataille il fallait garder la ligne, mais le repli stratégique empêche que celle-ci ne casse à cause d'une trop grande rigidité. Ce n'est pas pour autant un effondrement.

Donc laissez passer les averses, elles apportent de la fraîcheur dans l'air lourd, et les nuages perdent de leur grosseur à force de répandre leurs ondées, le ciel redevient bleu. Les eaux paisibles succèdent bientôt au torrent tumultueux dit impeccablement le Pr Pascal Ide.


"La lumière et votre environnement"


Ne vivez pas dans le noir, au risque de finir par le broyer. Mettez de côté votre scrupule écolo et autorisez-vous à allumez la lumière quand il fait trop sombre. Sortez aussi vous balader au moins une fois en journée, même et surtout les jours de boulot, pour prendre un bain de lumière naturelle.

Prenez soin aussi de votre environnement immédiat, à savoir chez vous. Vivre dans un intérieur rangé et bien agencé/décoré aura des vertus apaisantes, d'autant plus que surmonter le challenge de ranger du bazar vous donnera un objectif concret et une réalisation encourageante à mettre à votre crédit.

Dans cet esprit, il est bon de se fixer de petits objectifs à remplir pour renforcer son estime. Attention, je ne dis pas de mettre la barre haut, ni même à mi-hauteur, mais en bas, mais mettez-vous cette petite barre quand même. Si vous voulez courir un marathon, il faut s'exercer d'abord sur de petites courses.


"Sentir le monde extérieur"


Dans les moments de traumatisme, on perd facilement le contact avec le monde extérieur pour se réfugier dans notre intimité. Cela a du bon certes pour faire le point et se retrouver, mais il ne faut pas que cela devienne un enfermement.

Reprenez donc conscience du monde extérieur grâce à vos cinq sens. Arrêtez-vous pour contempler attentivement des paysages, chaque détail, marquez un stop aussi souvent que possible en remontant le trottoir pour humer les fleurs qui dépassent des haies.

Jouez-là Vittoz, faites des pauses rien que pour sentir la fermeté du sol sous vos pied, la mollesse du canapé, le vent sur votre visage, l'air qui pénètre dans vos poumons, l'inconfort même de votre position! Rien de tel pour se raccrocher au hic et nunc, et réaliser que l'on peut agir sur l'instant avec la grâce de Dieu.

Sur cette grâce de l'instant et notre capacité à le transformer, une phrase de Lui & moi m'a marqué. Il n'y a pas à se désoler de ne pas avoir 1000 vies, puisque chaque jour est comme une nouvelle vie. Une nouvelle chance, une nouvelle espérance! Nous sommes tous comme des papillons d'un jour, mais avec plein de vies!


"Écrire"


Un grand classique, qui à force d'être répété a pu devenir un lieu commun et perdre de sa persuasion. Néanmoins c'est une méthode d'une grande aide. De quoi s'agit-il? Le principe est de formuler et d'écrire (idéalement à la main, pour associer plus étroitement le corps) ce qui nous tracasse (ou pas!), du moins ce qui prend trop de place dans notre pensée. Le fait d'écrire oblige à poser des mots pour exprimer nos pensées, et donc à être plus précis qu'un simple ressenti. Il n'est pas nécessaire de se forcer à tout prix à trouver le mot juste, on peut se contenter de cerner au mieux, de paraphraser, d'annoter. Notre intériorité se trouve assainie par cet exercice d'extériorisation. Notre ressenti se trouve exprimé et clarifié dans ses tenants et ses aboutissants. Cela permet d'évacuer une bonne dose d'angoisse, laquelle se fonde sur l'absence apparente de raisons.

Le fait de coucher des phrases sur un support extérieur nous donne du recul et opère une salutaire vidange de l'esprit. Quelques lignes fines sont moins impressionnantes à considérer que des émotions et pensées lancinantes laissées dans notre esprit.


"Nommer LA chose"


Lorsque dans un éclair de lucidité vous réalisez que vous vous plaignez continuellement au Ciel d’être victime d’une avalanche de malédictions (style ampoule qui faiblit, frigo vide, faire-part non répondu, météo pourrie, collègues qui sont des cassos et j’en passe), faites aussitôt un arrêt sur image et remontez à la source originelle de cette irritation. Vous verrez que bien souvent, vous ne souffrez que d’une seule chose, et qu’elle ne figure même pas dans la liste de vos doléances. C'est une façon de tourner autour du pot, et d'éviter de souffrir alors qu'en fait c'est du poison. Faites silence, avouez-vous là où vous avez vraiment mal, nommez la blessure et avouez-là au Ciel. Vous vous sentirez beaucoup mieux.

Tout le reste, c’est rien, vraiment.


"Prier et faire mémoire"


Je donne l'impression de noyer ce point-là au milieu du reste, mais clairement il n'en demeure pas moins essentiel et doit nécessairement accompagner tout le reste. Tout récapituler et confier dans la prière permet de tout vivre en ayant conscience de la présence de Dieu à nos côtés.

Cette relation régulière avec Dieu qu'est la prière nous permet de rester dans le temps et la continuité de notre histoire, une glissière de sécurité contre toutes les sorties de route.

Faire mémoire de notre vie, et particulièrement des bienfaits de Dieu, est un exercice capital. Outre que nous retrouvons du courage en nous remémorant toutes ces joies, ces succès, ces surprises et nouveautés, nous réalisons que quelqu'Un pense à nous, et que notre vie à un sens. Et même telles portes fermées l'ont été pour notre bien, et ont permis l'ouverture d'autres portes à côté desquelles on serait passé. Les innombrables seuils franchis laissent espérer qu'il y aura encore de belles étapes à venir! Tout cela, il est très avantageux de l'écrire, pour le relire aux temps de détresse comme aux temps de réjouissance.


"Un petit geste pour les autres"


Faire un petit geste pour les autres permet de se décentrer de soi-même, et de réaliser par la même occasion qu'on est capables de leur apporter quelque chose, un petit plus dans leur vie.

Ca commence très simplement, très facilement, écrivez-leur! Et je redis de ne pas mettre la barre trop haute. Achetez des cartes postales et des timbres, des millions de cartes postales. Ecrivez "kikoo", "=D", "je pense à toi", ou les trois phrases qui vous passent par la tête et mettez ça dans la boîte. Si ça se trouve, à l'autre bout, vous aurez peut-être empêché ce jour-là un(e) ami(e) de se jeter sous un train.


"Demander de l’aide"


Même s'ils ne sont pas présents, appelez les secours!!! Les autres nous sont donnés par Dieu pour nous aider, et Il passe notamment par eux pour nous secourir. Ce n’est pas toujours simple de demander de l’aide, surtout dans un monde qui fait de l’autonomie et la pleine possession de ses moyens un idéal à atteindre. Cela demande de l’humilité, de la simplicité, et de reconnaître notre pauvreté.

Cela demande aussi de faire confiance à l'écoute et l'accueil de l'autre. Pas simple en effet de se confier lorsque l'on est saisi d'appréhension: crainte que l'autre ne comprenne pas ou mal, qu'il minimise ce que nous vivons, qu'il s'impatiente ou se trouve lassé par nos chagrins (surtout quand on n'en est pas à son premier, et que le scénario n'est pas très innovant), qu'il nous accueille puis nous lâche en route, oublieux ou happé par d'autres occupations.

Mais non, faites confiance, appelez "frappez, on vous ouvrira" dit l'Evangile [Mt 7,8]. Notre monde ne sait plus demander. C'est la chose à faire la plus simple en moyens, puisqu'elle n'en requiert par principe aucun, et pourtant la moins naturelle.

Ne laissez pas vos amis à la cave, tels de belles bouteilles de vin que vous n'oseriez jamais toucher, de peur d'interrompre leur vieillissement bonifiant. Elles prennent la poussière, vous les oubliez, et n'aurez jamais le plaisir de les boire. Pourtant les amis sont un vin particulier, ce sont des bouteilles qui se bonifient lorsqu'on les vide, et qui en plus se remplissent automatiquement!

Par ailleurs, on est toujours surpris par la déroutante "altérité" de l'autre si j'ose dire, par son être au monde si différent du nôtre qu'il est capable d'apporter un regard neuf, d'ouvrir et de désigner d'autres portes qui nous étaient cachées. L'autre n'est pas simplement comme un moi plus ou moins modifié, avec des curseurs de réglage agencés différemment comme on ajuste les couleurs d'une image. L'autre c'est par définition pas moi. L'autre vit dans un monde où il m'a moi pour vis-à-vis, situation que je suis absolument incapable et serai à jamais incapable d'imaginer, et rien qu'à cause de cela c'est tout juste si nous vivons la même réalité, ou plutôt si nous la vivons pareillement. Ainsi, plus qu'un vis-à-vis en deux (ou plutôt trois) dimensions, l'autre est un mystère, un abîme. Heureusement que l'on ne le découvre que graduellement - son incarnation nous protégeant - sans quoi nous serions saisis de vertige devant ce seuil de l'infini qu'est l'autre, ouvert devant nous comme un portail spatio-temporel, un belvédère sur l'immensité de Dieu.