• Lise D

Mets ton nez au parfum !


À la découverte d'un sens trop oublié


En cherchant désespérément ce qui, au cœur de janvier, pouvait faire entrer dans le mien un peu de gratitude, d'émerveillement et de surprise, j'ai pensé à mon nez. Étrange vous direz-vous... Et pourtant, nombreux sommes-nous en ces temps de virus qui avons découvert combien notre flair pouvait nous manquer. Quand je me suis vue chercher la moindre trace d'odeur dans ma cuisine, humant en vain chacune de mes épices, je me suis rendue compte du cadeau qu'était l'odorat et combien il pouvait nous manquer lorsque nous en sommes privés. Mettons nous donc au parfum, si vous le voulez bien, pour redécouvrir le bonheur de sentir, et cela, en toute conscience.

Un sens qui nous passe souvent sous le nez : l'odorat


Notre nez nous accompagne partout et à moins de se priver de respirer, il n'est pas possible de se débarrasser de son odorat volontairement si bien que sa compagnie habituelle n'est pas toujours appréciée à sa juste valeur. Pourtant, quelle chance, quelle magie que ce sens qui permet de percevoir comme réel ce qui est pourtant invisible... Avant d'être un sens relié au plaisir, l'odorat est un outil merveilleux pour se garder de bien des dangers : sentir le début d'un incendie, s'apercevoir que notre gâteau est dans notre four depuis une heure et demie, ne pas servir à son enfant du lait qui a tourné, reconnaître que nos chaussures ont besoin d'être nettoyées... L'odorat permet donc le discernement et pour cela, il est déjà possible de s'émerveiller !


Mais ce sens devient extraordinaire lorsque nous nous rendons compte que son pouvoir peut embellir le quotidien. Notre nez est une fenêtre sensorielle qui permet de s'évader, dans des contrées inconnues par une odeur de coriandre par exemple ou par celle d'un ananas; et également dans notre mémoire. La fameuse « madeleine de Proust », bien connue, témoigne de cette possibilité incroyable de se souvenir des moments, des êtres, en dépit du temps qui passe :

« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913.


Il est impressionnant de noter également que l'odorat est déjà une faculté in utero. À partir du 7ème mois de grossesse en effet, le bébé peut avoir ses premières expériences olfactives par les substances odorantes transportées par le liquide amniotique. À la naissance, il aura déjà certaines préférences, selon ce que mangeait sa maman.


L'argent n'a pas d'odeur mais l'amour, si !


L'odorat permet de voir plus loin que le bout de son nez et de déceler l'amour présent dans nos vies... L'amour a son panel d'odeurs : celle de la brioche confectionnée bien tôt un dimanche matin par une mère pour sa famille, celle du feu de cheminée allumé par un père pour réchauffer le foyer, celle des vieux livres que les grands-parents lisent à leurs petits-enfants, celle du thé reçu par des amies pour soigner votre fatigue, celle de la peau du bébé tout juste sorti du bain, et tellement d'autres encore...


L'amour conjugal, le sentiment amoureux, a aussi un lien très étroit avec les parfums. Il est bien connu que celle qui veut plaire se parfume avant de retrouver l'être aimé. Lorsque l'on découvre l'autre, on découvre également son odeur, on s'y attache, et quand il nous manque, quand il est loin, trouver un peu de son parfum réconforte. Notre nez est donc également un outil précieux pour prendre soin de celui qu'on aime, pour disposer son cœur à nous accueillir : à l'instar d'un rouge à lèvres ou d'une robe soigneusement choisie, le parfum manifeste à l'autre qu'on l'aime et le fait entrer dans notre amour :

« L'allée embaume à en mourir...Tu peux venir, bienvenue ! »

«L'ondée», Miracles, Alain-Fournier


En odeur de sainteté


Dieu nous a donné nos sens et par eux, Il communique Sa beauté. L'odorat n'est pas en reste. Il ne suffit pas de lever les yeux vers Lui, levons également notre nez ! Il manifeste sa bonté par ces odeurs fabuleuses qu'Il a pris soin de créer, si uniques, si variées, juste pour notre plaisir... Peut-être pouvons nous rendre grâce pour ces petits cadeaux si délicats, qui se manifestent dans l'ordinaire et également dans l'extraordinaire.


Je pense alors aux saints dits « myroblites », dont le corps, après la mort, dégageait des odeurs de fleurs... Ainsi des odeurs de lys, de jasmin et de violette se diffusaient du corps de Sainte Thérèse d'Avila, dès son agonie. On raconte même qu'il fallut ouvrir la fenêtre de la pièce où elle se trouvait tellement cela était puissant. Ce parfum a perduré après son inhumation et pouvait être apprécié malgré la fosse profonde où elle avait été enterrée. Il en fût de même pour Sainte Catherine de Ricci dont la dépouille fut pourtant enfermée dans un cercueil de plomb. Pour Saint Padre Pio également : « Il s'agissait toujours d'un parfum exquis mais difficilement définissable. Certains crurent y reconnaître l'odeur mêlée du lilas et du magnolia, d'autres un parfum de violette et de rose. » (Yves Chiron, Padre Pio : Le stigmatisé). Pour Sainte Rita, l'odeur de son stigmate au front, qui était pestilentielle, se transforma au moment de son dernier souffle en une odeur de rose. Cette « odeur de sainteté », selon Christiane Rancé, est l'occasion d'être rejoint par Dieu « par toutes les portes des sens », afin que nous puissions « faire appel à tous nos sens pour confirmer le témoignage du Verbe qui s’est fait chair ». (Dictionnaire amoureux des saints).



La prière est souvent comparée dans la Bible à un parfum à faire monter vers Dieu et cela se manifeste de manière concrète dans la liturgie par l'encens qui agrémente les cérémonies et qui, en plus de nous aider à prier, est un hommage en l'honneur du Père. Cette façon de rendre hommage est très présente dans les Écritures. Les premiers cadeaux que reçoit Jésus sont bien l'or, l'encens et la myrrhe : c'est dire comme les odeurs sont précieuses ! Plus tard, il accepte le cadeau de Marie de Béthanie qui lui verse un parfum sur les pieds et fait comprendre à ses disciples combien ce geste a de la valeur à ses yeux (Jean, chap. 12, v.1 à 8). C'est aussi lorsqu'elles vont embaumer le corps de Jésus que les femmes découvrent la Résurrection. Cette tradition traduit le plus grand respect et est une manière pour Marie-Madeleine et les autres femmes de manifester leur amour. Chez Saint Paul, nous retrouvons également cette image de l'odeur, pour éclairer notre vie spirituelle : « Rendons grâce à Dieu qui nous entraîne sans cesse en son cortège triomphal dans le Christ, et qui répand par nous en tout lieu le parfum de sa connaissance. Car nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ. » ( Deuxième lettre aux corinthiens, chap. 2, v. 14/15)


Nez à nez avec notre odorat


Ainsi, prendre conscience de la joie de sentir peut être une source d'émerveillement facile et accessible. En prenant le temps de réaliser ce que nous sentons, de déguster les odeurs, parfois toutes simples, de notre quotidien, propres aux différentes saisons, nous pourrons ouvrir encore un peu plus grand la fenêtre de la gratitude. Nous pouvons réfléchir aux odeurs que nous aimons, et trouver ce qui, à chaque mois, chaque saison, revient, comme autant de petites attentions de Dieu. Alors, bien sûr, certaines saisons sont plus généreuses en parfums, mais il y a toujours moyen de trouver des odeurs qui enchantent le quotidien.



Prendre soin de nous parfumer, pour ceux que nous aimons, sans occasion parfois, juste pour le plaisir; faire une liste des odeurs liées à notre enfance et s'y replonger, en souvenir; embaumer notre maison au papier d’Arménie; faire découvrir à nos enfants l'odeur du mimosa, de la mer ou des chaussures cirées; ou encore fixer son odorat à la messe sur l'encens et essayer d'offrir cette odeur pour le Seigneur... Quelles seront nos trouvailles pour goûter aux plaisirs du nez ?