Le charme du cocard masculin

Un point de vue féminin sur les limites de la raison dans certaines situations



Les portes du métro se referment. C’était limite. Dans ma précipitation, je n’ai pas fait attention. Peut-être y avait-il une rame un peu moins pleine. Une dizaine de jeunes sont déjà dans le carré, debout contre les strapontins. Ils sont en groupe et parlent entre eux. Ils parlent fort. Surtout, ils parlent mal. Leurs expressions m’écorchent les oreilles. Pas seulement les miennes, semble-t-il, à en voir la moue de mes voisins. L’exaspération se lit sur tous les visages. Au fur et à mesure que les stations défilent, nous sommes de plus en plus nombreux dans la rame, et les voilà qui haussent encore plus le ton pour s’entendre d’un côté à l’autre de la plateforme centrale. Pour ma part, je me retrouve collée à l’un d’eux qui me domine largement de deux têtes, et crie dans mes oreilles, à destination d’un autre jeune plus loin : « Ferme ta gueule ! Ferme ta gueule ! »


Bataille intérieure. Si je dis quelque chose, je vais me faire taper. Enfin, vu comme nous sommes serrés, il ne peut peut-être même pas lever son bras... oui mais vu sa taille, il y a moyen qu’il me réduise en bouillie. Au pire, je hurle. Non, mieux, j’abandonne mes escarpins et je cours à fond la caisse jusqu’à ce que je croise un flic. Non mais, on ne va quand même pas laisser dix morveux embêter le monde et faire la loi ! Enfin, ce serait quand même dommage de se faire tabasser pour une histoire de champ lexical. En même temps, si personne n’ose jamais rien leur dire, dans deux ans c’est la guerre des gangs dans le métro. Saint Ange gardien, protégez-moi. Saint Michel et tous les anges, venez à mon secours. Esprit Saint, viens à mon aide !


Profonde inspiration. Je me lance : « Bonjour Monsieur, dis-je en levant légèrement la tête vers mon voisin, pourriez-vous parler différemment s’il-vous plaît ? Merci beaucoup. »


Surprise. Petit blanc.


« Scusez-moi » répond-il, avant de crier « Ferme ta gorge ! Ferme ta gorge ! » à son camarade qui lui répond « eh mais ça veut rien dire ! vas-y qu’est-ce tu dis ? »


« C’est la dame, elle veut qu’je parle mieux. »


Là, j’ai failli rajouter « et moins fort s’il-vous-plaît ». Mais non. L’immunité féminine a des limites. Je l’ai appris à mes dépends, il y a quelques années, lorsque, enfant, je rappelais à mes frères qu’« on ne frappe jamais une femme, même avec une rose ! » alors qu’il m’arrivait, je l’avoue, de les avoir provoqués.


En racontant l’anecdote du métro à quelques-uns de mes frères, j’ai compris qu’en tant que femme je détenais un privilège, un de plus. Ainsi, il y a des choses que je peux dire que les hommes ne peuvent pas exprimer sans risquer sérieusement d'envenimer les choses. Il faudrait faire le test mais je parie que dans une situation analogue, l’homme se verrait asséner, au mieux, un « qu’est-ce tu m’veux toi ? Hein ? Vas-y, qu’est-ce tu m’veux ? » Peut-être même cette question un peu abrupte serait-elle accompagnée de quelques menaces physiques qui pourraient vite dégénérer.


Si je vous raconte cela, ce n’est pas pour acquitter tous ceux qui ne lèvent pas un petit doigt quand une femme se trouve dans une situation difficile dans le métro parisien. Peut-être néanmoins cela nous aidera-t-il à voir que derrière la peur de certains, peut se cacher parfois une analyse raisonnée de la situation. Finalement, une paralysie totalement maîtrisée, dictée par le calcul des dégâts collatéraux que pourrait engendrer une réaction masculine...


Certes l’analyse peut alors s’avérer décevante, et entacher lourdement l’estime que la victime porte à l’égard des hommes présents dans la rame. Il faut bien reconnaître cependant que peut se cacher, derrière chaque peureux, un homme sage qui a davantage peur pour la malheureuse que pour lui. Espérons que derrière l’homme raisonnablement trouillard se cache un guerrier prêt à intervenir si l’agresseur en vient aux mains...


En effet, inutile de vous dire, Messieurs, que les femmes trouvent parfois plus de charme chez un homme dont le cocard rappelle qu’il a volé au secours de la dame, que chez celui qui a certes bien calculé, mais qui n’a pas bougé d’un poil. Que voulez-vous, « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». A bon entendeur, salut !

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