Sophie-Charlotte en Bavière, Duchesse d’Alençon (1847-1897)



Elle était la sœur de Sissi, elle avait épousé un prince français, et devait disparaître dans un accident terrible que l'on connaît comme "l'incendie du Bazar de la Charité". Mais Sophie-Charlotte, duchesse d'Alençon, est une femme qu'il faut chercher, une femme si imparfaite et si belle, parce que cette imperfection, à la fin de sa vie, était tout offerte à Dieu.

Pour cette première chronique, il m’est apparu comme une évidence de vous raconter cette femme que j’aime beaucoup, presque comme une amie à travers les âges, une femme qui inspire par sa vie, ses chutes, ses angoisses, ses souffrances, sa simplicité, enfin sa vie qui n'est pas sans rappeler ce que peut signifier être une femme chrétienne aujourd'hui.


Les Noël de Possenhoffen

Qui est-elle Sophie-Charlotte ? Née à Munich un 22 février 1847, elle grandit sous le surnom affectueux de « Sopherl », avant-dernière des huit enfants de Ludovica et Maximilien, ducs en Bavière. Comme ses frères et sœurs, dont la célèbre Sissi, la vive et espiègle Sopherl jouit d’une enfance libre et heureuse à Possenhoffen, où Noël est une fête magique avec un sapin pour chacun, où l’on fait de grandes promenades dans les montagnes chaque jour, où l’on chasse avec le fantaisiste et musicien Papili, où l’on joue avec les nombreux animaux du domaine.

En 1853, cette petite tribu est ébranlée par un événement qui surprend tout le monde et que nous connaissons bien aujourd’hui, le jeune empereur d’Autriche François-Joseph, âgé de 23 ans, demande la main d’Élisabeth, la fantasque Sissi, qui n’a pas tout à fait 16 ans.


La solitude

Sophie-Charlotte, dotée d’une grande sensibilité et d’un sens de l’observation prononcé pour une enfant de 7 ans, sera très marquée par ce mariage de rêve en apparence mais qui cache mal les angoisses existentielles que lui confie Sissi. Dans les années qui suivent, ses frères partent étudier à l’étranger, ses sœurs se marient, Sophie se retrouve toute seule dans le grand palais familial, et se replie sur elle-même. Lorsque ses sœurs reviennent à « Possi », c’est toujours pour consoler leurs cœurs meurtris par des mariages moins heureux qu’il n’y paraît. Sophie-Charlotte ne peut que ressentir pleinement la douleur de ces êtres tant aimés. Profondément empathique, elle souffre de la souffrance qu’elle voit et cherche en Dieu un baume à sa solitude et à sa tristesse.


Les fiançailles de Lohengrin

Il s’agit bientôt de marier Sophie. Elle devient la confidente et l’amie intime du jeune roi de Bavière, son cousin Louis II. Celui-ci vouait une admiration et un amour passionné (à sa manière) à Sissi, et reporte bientôt cette proximité sur la jeune sœur de l’impératrice, sur fond d’amour commun pour le musicien Wagner, dont Louis II est fou. Les signaux envoyés sont très contradictoires, Ludovica et Maximilien s’attendent à une déclaration, une demande, mais Louis II est incapable de se décider. Sophie a 20 ans, elle admire ce presque fiancé beau et mystérieux, puis enfin Louis fait une demande officielle en janvier 1867.

Louis voit en elle une princesse wagnérienne, une sorte d’idéal féminin parfait et intouchable. Il lui écrit des lettres passionnées mais en public ne se comporte pas en fiancé sérieux, fait des cadeaux fantasques au milieu de la nuit, et repousse sans fin la date du mariage, sans raison. Sophie souffre beaucoup, elle comprend que l’étrange Louis ne l’aime pas, mais cherche juste à incarner un idéal fantasmagorique de drame wagnérien. Finalement, Maximilien impose à Louis de se décider, pour le bien de sa fille, et Louis profite de ce prétexte pour rompre les fiançailles.


La rencontre

C’est à cette époque, à l’automne 1867, que Sophie rencontre par hasard le duc d’Alençon, Ferdinand d’Orléans, venu en visite chez Maximilien avec son père le duc de Nemours. Né prince de France en 1844, Ferdinand a suivi en Angleterre son grand-père Louis-Philippe lors de l’exil de 1848, et a reçu une éducation stricte, princière, auprès de sa grand-mère, la très pieuse Marie-Amélie.

Si la visite avait pour but de rapprocher la sœur de Ferdinand et le frère de Sophie, c’est entre ces deux âmes esseulées qu’un lien se crée. La rencontre avec cet homme vrai, ce prince d’une grande sensibilité, profondément catholique, formé au devoir et à la pratique de l’honneur, fait entrevoir à Sophie ce qu’aurait été sa vie avec l’impossible Louis, et la fait grandir. Dans le secret de leurs cœurs, les deux jeunes gens s’aiment déjà. Les mois passent, et finalement les parents s’entendent, l’annonce officielle est publiée en juin 1868.

Il est important de connaitre ces éléments qui paraissent bien romancés ; comment comprendre Sophie-Charlotte sans relever qu’elle a grandi au rythme des confidences malheureuses de ses sœurs, que son cœur sensible et entier a été marqué par cette lourde désillusion amoureuse, que la rencontre avec Ferdinand, providentielle, fut un rayon de soleil au moment de sa rupture ? Après les amours de jeunesse, romanesques et irréelles, elle aime en vérité. Certains historiens parlent de coup de foudre, c’est suffisamment rare dans les mariages princiers pour être relevé et rendre ce couple de raison sincèrement amoureux encore plus attachant. Le 27 septembre 1868 ils se marient devant Dieu, avec la bénédiction du pape.


Le démon familial de la mélancolie

Sophie aime son mari, mais vit très mal le départ de son cher « Possi » et l’installation chez le duc de Nemours, dans l’austère et froid palais anglais de Bushy. Elle tente de garder pour elle ce qu’elle ressent, veut bien faire, mais le climat ne réussit pas à cette âme fragile et sensible. Et comme tous les Wittelsbach, elle sombre dans une mélancolie maladive, alors même qu’elle porte un premier enfant. Après la naissance de Louise, Sophie lutte mais retombe en dépression, que ne perçoit pas son entourage, à commencer par Ferdinand qui croit à la fatigue toute légitime d’une jeune accouchée.

Finalement la décision est prise, Sophie a besoin de soleil, et la petite famille s’embarque pour Palerme. Là, Ferdinand comprend que toute sa vie il devra prendre soin de cette épouse si fragile, qui porte les croix de toute sa famille continuellement éprouvée ; il devra être « son ange gardien ». Au printemps 1870 ils sont à Rome. Sophie parlera de cette époque comme « un des meilleurs souvenirs de sa vie ».


Nomades

Alors qu’ils s’apprêtent à quitter la Bavière pour l’Autriche, la guerre éclate entre la Prusse et la France. Les frères de Sophie se battent contre la patrie de Ferdinand, mais cette épreuve presque intime renforce le couple franco-bavarois. Enfin, après la paix, le 15 juin 1871 le gouvernement provisoire abroge les lois d’exil. Pendant que Ferdinand cherche un établissement en France, Sophie est à Vienne, avec Sissi. Et au contact de cette sœur neurasthénique et si malheureuse, Sophie culpabilise de son propre bonheur conjugal, de ce petit deuxième qu’elle porte, unique exception dans cette famille dont tous les membres étaient malheureux. C’est un fils qui naît en janvier 1872, tout de suite consacré à la Vierge, et prénommé Emmanuel-Eudes-Marie. Emmanuel : Dieu avec nous.


Vincennes

Ferdinand ayant intégré le 12e régiment d’artillerie, ils s’installent à Vincennes, en famille, ils sont heureux. « Toutes les familles heureuses se ressemblent… ». Sophie se sent rattrapée par sa non-éducation, et à 25 ans elle veut former son caractère et combattre ses défauts. Elle s’astreint au bonheur, à la rigueur, à la piété, à la patience, au calme. Ferdinand la soutient autant qu’il peut : « je t’ai aimée de la plus tendre des affections d’ici-bas, je t’aime d’un amour éternel parce qu’il est chrétien ».

Ils veulent élever leurs enfants dans l’amour de Dieu, non pas le Dieu austère et rigide que recommandent certains prêtres de cette fin de XIXème siècle, mais un Dieu d’Amour, un Dieu qui doit faire la joie des enfants, à qui on peut confier à chaque instant ses tristesses, qui est toujours là pour nous écouter. Sophie suit son mari dans ses affectations, elle apprend à éteindre les mouvements de mélancolie de son cœur, elle aime cette vie simple, centrée sur Dieu, son mari et ses enfants.

En juillet 1876, Sophie entend un dominicain prêcher et évoquer « le courage surnaturel donné par Dieu à ceux qu’Il s’est choisis ». Elle en est profondément marquée. En pleurs, elle offre sa vie pour mieux suivre Dieu, quelles que soient les épreuves. Et lorsque la famille visite la Sainte Baume, elle se sent proche de Sainte Marie-Madeleine, qui y mourut en ermite au milieu du Ier siècle. Elle veut suivre son exemple, ne pas pleurer sur ses chutes, mais à chaque fois tendre la main vers le Seigneur, se laisser porter par Lui. « Que Sainte-Madeleine, dont vous m’envoyez l’image, m’obtienne au moins une étincelle de cet amour brûlant qu’elle a eu pour son divin Maître. Je le lui demande tous les jours ; je sais que je manque complètement d’amour pour Jésus-Christ, c’est pour cela que tous les sacrifices me semblent impossibles. Qu’Il fasse de moi tout ce qu’Il voudra pour que j’apprenne à l’aimer par-dessus toutes choses » (lettre, décembre 1876).


Tertiaire

Duchesse d’Alençon, elle continue à vivre une vie mondaine, mais en ressent un profond dégoût et cherche à aligner son attitude, ses activités, et sa tenue sur sa vie spirituelle. Elle prépare elle-même Louise à sa première communion, contrairement à l’usage, et rentre bientôt, le 1er mai 1880, dans le Tiers Ordre dominicain, avec toujours son lien si particulier avec Marie Madeleine. Ferdinand, lui, rentre dans le Tiers Ordre franciscain. « Ils avaient voulu ce sacrifice : ne point goûter la joie de se sanctifier ensemble ».

C’est à la même époque que ce couple, aristocratique et un peu trop chrétien, est persécuté par des collègues trop zélés, qui répandent des calomnies sur lui et font parvenir des écrits menaçants à elle. Le 29 janvier 1880 avait été votée la loi d’expulsion des congrégations religieuses. Sophie et Ferdinand écrivent beaucoup pour soutenir leurs amis religieux.

Le 23 février 1883, par crainte pour la toute jeune IIIe République, une nouvelle loi exige que tous les membres de familles ayant régné en France, quelles qu’elles soient, quittent l’armée. Les journaux s’en donnent à cœur joie. Ferdinand se soumet, Sophie est là, elle le soutient, le console, l’encourage. Il faut faire les valises et quitter Vincennes. Le duc de Nemours leur prête un hôtel près du bois de Boulogne, cette fois c’est Sophie qui prend soin de Ferdinand, brisé par cette injustice. Mais une fois installés, elle retombe dans une profonde dépression. Ferdinand est là, toujours, il soutient son épouse qui s’est effondrée d’avoir trop porté les croix des autres.


Les drames

En 1886, alors qu’elle commence à se remettre, les dépêches porteuses de nouvelles dramatiques se succèdent à sa table. Les morts, les accidents, leurs familles sont durement touchées. Puis le 24 juin c’est l’expulsion complète de tous les membres de la Maison de France. Ferdinand, Sophie, Louise et Emmanuel partent pour l’Autriche. Et Sophie, malgré tout, guérit.

Ils sont à Vienne, pour les débuts de Louise, qui a 20 ans, lorsque l’annonce de la mort dramatique du prince héritier Rodolphe glace la cour impériale, et porte un coup fatal à la fragile santé de cœur de Sissi. Sophie est là, avec sa foi, son cœur, elle soutient sa sœur comme elle peut. Entre les deuils qui se succèdent, il y a le mariage de Louise le 15 avril 1891 et celui d’Emmanuel le 12 février 1896. Tout en compassion et en douceur pour tous ceux qui l’approchaient, plus unie que jamais à son mari, Sophie s’abandonne tout entière à Dieu.


L’abandon

De retour en France, ses journées entières sont occupées aux œuvres de charité. Sophie a 50 ans maintenant. Elle écrit plus de trente lettres par jour pour répondre à toutes les sollicitations. Toute à Dieu, elle marque ceux qui l’approchent par sa beauté tranquille et sa dignité princière, en toutes circonstances. La ferveur d’une foi féminine n’exclut pas de prendre soin de sa tenue, ne serait-ce que pour rendre grâce du corps que Dieu nous a donné. Mme de Cholet, amie proche de la duchesse, dira du couple que « c’était un mélange de saints. Mais ils étaient tous deux très tendres, très humains, ce qui rendait leur sainteté plus émouvante ».

Le 4 mai 1897, est organisé un grand Bazar de la Charité au comptoir des noviciats dominicains. La duchesse d’Alençon y a une place importante. Le duc est là aussi. Au niveau du cinématographe, un incendie éclate. Il y a trop de monde, trop peu d’issues de secours, les fenêtres sont bloquées, le fragile bâtiment est bientôt une fournaise. Malgré la foule, la violence, le duc a pu sortir, mais constatant l’absence de son épouse parmi les rescapés, il retourne à contre-courant dans la fournaise chercher Sophie. On lui assure qu’elle est saine et sauve, il ressort. Il ne sait pas que Sophie est coincée derrière la foule rendue folle par la peur de mourir, elle a voulu sortir la dernière, elle a fait passer tout le monde avant elle, et elle engage les personnes qui l’entourent à prier avant de rencontrer leur Créateur. Un témoin rapportera ces dernières paroles « dans quelques minutes, pensez que nous verrons Dieu, que nous serons au Ciel ! ».


Pourquoi chercher cette femme ? Parce que ce n’était pas une sainte. Elle n’avait pas un caractère facile, elle n’avait pas d’aisance particulière à la contemplation, elle n’a pas eu de vision, elle n’était pas carmélite, ou mystique, ou de ces saints qui impressionnent. C’était une femme normale, hypersensible, qui tombait souvent, qui se relevait toujours, et qui a formé avec son mari, jusqu’au bout, un couple profondément chrétien. « Le saint est un pécheur qui continue d’essayer » ; Sophie voulait aimer Dieu, voulait Le servir, et n’a pas craint de s’offrir tout entière, tout imparfaite.


« Il y a toujours un nuage plus ou moins épais. Je n’ai qu’à lutter de toutes mes forces pour ne pas retomber dans un profond découragement. Je ne veux pas m’en plaindre, si c’est la volonté de Dieu que je le serve dans l’inquiétude et la tristesse. Je voudrais le louer malgré mes ennuis et mon dégoût, et je n’y réussis pas toujours… » (lettre, fin 1876).


Sources :

Le Duc et la Duchesse d’Alençon, de Marguerite Bourcet, 1939. Peu scientifique et plus proche d’un hommage personnel que d’une vraie biographie, mais étayé de nombreuses sources fiables.

La Duchesse d’Alençon, de Dominique Paoli, 1995. Attention, cet ouvrage, bien que largement documenté, est extrêmement partial, truffé d’analyses anachroniques, hypothétiques ou non avenues dans un ouvrage historique, et fait parler les documents à sa guise.

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