Lucrèce Borgia, la fille du pape (1480-1519)




Borgia. Il suffit de prononcer ce nom pour immédiatement penser aux pires dérives dont le Vatican ait pu être témoin. Luxure et violence sous des fresques religieuses, complots et trahison entre deux chapelles, à la Renaissance les princes de l’Eglise n’avaient rien à envier aux différentes cours d’Europe en prise à la violence humaine. Lorsque le nom de Borgia est évoqué, on pense bien sur à cette famille d’origine espagnole, durablement installée au sein des Etats du Vatican au XVème siècle, avec pour tête le pape Alexandre VI, et comme bras armé son propre fils le terrible César Borgia.


Cette famille a depuis largement inspiré les artistes, de Victor Hugo aux studios de Canal +, famille auréolée d’une légende noire qui n’épargne, souvent à raison, aucun de ses membres, y compris Lucrèce Borgia, fille d'Alexandre VI, soeur de César Borgia.


Creuser le destin de ces personnes dont l’Histoire maudit le nom presque avec délice et sans même les connaitre m’a toujours passionnée. Lucrèce Borgia a payé le prix de son terrible nom de famille de son vivant. Doit-elle le payer également dans la mort ?


La famille Borgia

Lucrèce est une enfant de l’amour. Après deux beaux petits garçons, elle nait des visites d’un puissant cardinal d’origine espagnole, Rodrigo Borgia, vice-chancelier de l’Eglise, à sa maitresse, la superbe et discrète Vannozza Cattanei. Cela fait quinze ans qu’ils s’aiment. Nous sommes dans les environs de Rome la magnifique, au printemps 1480. A l’époque, la société accepte le libertinage de certains princes de l’Eglise. Nul n’ignore les penchants de chacun, le temps est plutôt à la lutte de pouvoir. Après César, Juan, Lucrèce suivis du petit José ne manquent de rien, élevés comme de petits princes, destinés à servir les intérêts d’une famille de la haute noblesse espagnole qui a déjà donné à l’Eglise un pape et plusieurs personnalités.

Lucrèce est une petite fille joyeuse, affectueuse, elle suit son frère César, de cinq ans son ainé, si beau et si charismatique, dans tous ses jeux, sans questionner son monde. Là où ses frères comprennent très vite les jeux des corps, leur petite sœur mettra longtemps à apprendre qu’elle devait se méfier d’eux.


Adorée par son père

Le cardinal a installé sa maitresse et ses quatre enfants dans un riche palais tout près du sien, et a même pris le soin de marier Vannozza à son propre secrétaire apostolique, afin que le scandale ne touche pas ses enfants adorés. Lucrèce et ses frères grandissent dans l’insouciance, tels des princes, choyés, adorés, adulés par leur père qui ne leur refuse rien, les couvre de cadeaux et d’affection, et les confie à des professeurs de renom. Lucrèce est éduquée pour devenir une grande dame.

Bientôt, veuve, Vannozza se remarie et éloigne ses enfants pour les protéger de son second mari, plus violent. Lucrèce ne reverra sa mère que de temps en temps. Curieuse de tout, la petite fille grandit dans une société très religieuse, marquée par la crainte de Dieu, mais une société ni pieuse ni vertueuse ; Lucrèce accueille avec innocence tout ce que lui présentent ses proches qui la chérissent. A dix ans déjà, on lui annonce ses fiançailles avec un noble cousin espagnol, âgé de quinze ans. Lucrèce, qui n’imagine rien de la dureté du monde dans lequel elle vit, s’en réjouit. On l’éduque dans un unique but : rendre gloire et honneur à sa famille. Nous sommes dans une époque de clans, tout ce qui compte, c’est la famille que l’on représente.


La tiare paternelle

Mais en juillet 1492, le pape meurt brutalement. Rodrigo Borgia, influent archevêque de Valence, est en très bonne voie pour être élu à sa suite. Usant de sa large fortune, c’est chose faite un mois plus tard. De jeune fille de la bonne société romaine, Lucrèce est brutalement mise en lumière à la cour, elle est désormais une vraie princesse, elle devient la fille du pape. Toute sa famille se réjouit de ce coup du destin qui assure leur fortune et leur gloire. Lucrèce, elle, a douze ans. Elle est heureuse du bonheur des siens, mais sait que désormais, pour elle, tout a changé. Elle est épiée, observée, commentée, tous les regards se posent sur elle dès la messe d’investiture de son père. Il faut dire que Lucrèce est très belle, elle a tout pour plaire, avec son teint clair et ses longs cheveux d’or.

Désormais il n’est plus question pour Lucrèce d’épouser son noble cousin. Elle n’a bien sur pas son mot à dire, unique fille du pape, le destin de l’adolescente devient un enjeu diplomatique dont son père entend bien profiter. Les propositions de mariage affluent. Le nouveau pape, qui a pris le nom d’Alexandre VI, décide de s’unir politiquement au puissant duché de Milan, au nord de la péninsule. L’Italie est alors partagée en divers territoires indépendants et riches qui rivalisent d’influence. Milan est dirigée par la famille Sforza, et c'est le nom de Giovanni Sforza, neveu du duc de Milan, qui est avancé comme époux potentiel de la jeune Lucrèce. Celle-ci n’a qu’à se soumettre et oublier son cousin, elle commence à comprendre que son sexe et son jeune âge ne lui permettent pas de décider de sa vie.

source : Wikipedia


Un premier mari : Giovanni Sforza

Giovanni ne correspond pas à l’image que Lucrèce se fait d’un prince charmant, du haut de ses douze ans. Mais elle sait que son avis et ses rêves de romance ne comptent pas. Sa tante lui rappelle que « où est le profit, là est l’honneur. Tu es belle, intelligente, cultivée. Avec un peu d’habileté, tu peux conquérir le pouvoir de l’influence et contribuer à la grandeur des Borgia. » Lucrèce a désormais sa propre Maison comme une princesse, et reçoit chaque jour les visiteurs qui sollicitent la fille pour obtenir les faveurs du père.

Le 2 février 1493, le contrat de mariage est signé. En vue de son mariage, Lucrèce est couverte de cadeaux, de biens, de riches étoffes qui feront d'elle la femme la plus jalousée d’Italie. Et le 12 juin, Lucrèce épouse Giovanni. Giovanni a vingt cinq ans, Lucrèce en a treize. Pour leur nuit de noce, le nouvel époux rassure sa toute jeune épousée, il respecte la jeunesse de Lucrèce et n’entend pas consommer son mariage, à la demande du pape.



Entre Rome et Milan

Lucrèce ne comprend pas ce nouvel état de vie. Elle vit toujours au Vatican près de son père, aux yeux de tous elle est l’épouse de Giovanni, mais elle le voit peu et ne partage rien avec lui. Elle ignore que la non consommation de ce mariage ordonnée par le pape permet potentiellement de l’annuler si ses intérêts devaient changer. Lucrèce voit bientôt partir Giovanni qui rejoint le duché de Milan, mais a eu l’interdiction d’emmener avec lui son épouse. Lucrèce est plus que dépitée, elle comprend de plus en plus à quel point l’influence de son père devait peser sur sa vie. Elle réclame à son père de pouvoir suivre Giovanni mais Alexandre VI l’interdit. Il veut garder sa fille auprès de lui, elle est le plus bel ornement de sa cour. Son mariage n’était qu’un mariage d’argent.

Son frère, le bouillant César, est élu cardinal, lui dont la vie n’est en rien celle d’un homme d’Eglise. Lucrèce, elle, apprend que pour une femme il s’agit de jouer le « rôle de l’ombre », de faire jouer les influences avec intelligence et habileté. Giovanni finit par revenir, et cette fois, Lucrèce est vraiment sa femme. Mais la vie du jeune couple est tendue. Giovanni n’est pas rassuré dans les couloirs du Vatican. Il subit son beau père et craint son beau frère. Loin de Milan, il n’est qu’un pion et se confie beaucoup à Lucrèce, qui, à quatorze ans, ne peut que souffrir de cette situation avec lui.




Rome contre Milan

En 1494, le roi de France Charles VIII décide conquérir Naples, et pour ce faire s’allie au duc de Milan. Giovanni et Lucrèce se retrouvent partagés politiquement entre leurs deux clans. La guerre oblige Lucrèce à quitter Rome, mais elle n’est pas plus heureuse dans son comté de Pesaro. Alexandre VI ne supporte pas l’absence de sa fille, qui bientôt revient à la cour.

Un jour, César plaisante même avec sa sœur horrifiée de l’assassinat futur de Giovanni. Lucrèce se précipite pour le prévenir, sans savoir que l’annonce de César est une stratégie pour que Giovanni quitte Rome, ce qu’il fait sans tarder. Ils ne se reverront pas. En 1497, excédé par la politique des Sforza, le pape décide d’annuler le mariage de sa fille. Alexandre VI réclame cette annulation pour non consommation du mariage, mensonge qui révolte Lucrèce, mais que peut elle faire ? Giovanni, dont la male réputation est menacée par ces déclarations, choisit de se venger en prétendant que s’il ne pouvait toucher son épouse, c’est qu’elle était réservée au pape… La plus vile rumeur sur les relations entre Lucrèce Borgia et son père est lancée.


Etre aimée : Pedro

Lucrèce est humiliée, ulcérée, profondément blessée de l’attitude de celui qui était son mari. Ecœurée des hommes, Lucrèce veut se retirer au couvent et consacrer sa vie au Christ. En juin 1497, elle s’installe chez les dominicaines de San Sisto, sur la via Appia, loin de Rome. Mais à peine y retrouve-t-elle la paix que des hommes armés, en appelant au pape, menacent d’entrer de force dans le couvent et ne doivent qu’à la fermeté de la mère supérieure de renoncer à leur dessein d’enlèvement de la jeune fille. Etait ce une tentative de son père ou de son frère?

Alexandre VI est plus rusé. Pour la sortir de son couvent, il vise le point faible de sa fille, son grand cœur et sa soif d’être aimée. Il multiplie les courriers à Lucrèce, portés par un jeune et beau page, Pedro. Il a dix sept ans, comme Lucrèce. C’est lui qui lui annonce la mort violente de Juan, le frère ainé de la jeune fille. César, jaloux de sa puissance, n’a pas craint d’assassiner son propre frère. Quelle famille ! Quelle vie ! Pedro soutient Lucrèce, il la console, il en fait le siège, il veut être là pour elle. Lucrèce, qui veut être fiancée au Christ comme Ste Catherine d’Alexandrie, se laisse séduire par l’habile Pedro et bientôt en tombe sincèrement amoureuse. Lucrèce oublie les vilénies de Giovanni, qui n’est plus son mari, dans les bras de Pedro, qui agit comme s’il l’était.


Retour à Rome

Leur amour est fécond. En décembre 1497, Lucrèce doit attester devant tribunal qu’elle est « virgo intacta » pour justifier l’annulation de son mariage avec Giovanni, alors même qu’elle est enceinte de Pedro ! Lucrèce est perdue. Que faire ? Enceinte, elle ne peut rester au couvent. A Rome, les terribles accusations de Giovanni que Lucrèce était « réservée » à son père mais également à son frère sont sur toutes les lèvres. La réputation de Lucrèce ne s’en relèvera jamais.

En février 1498, la jeune fille doit quitter son refuge, et rentre à Rome. Lorsque César comprend l’état de sa sœur, fou de rage, il se précipite sur Pedro et l’assassine violemment, aux pieds même du pape dont Pedro réclamait la protection. La toge papale est tachée de sang. Lucrèce supplie Dieu de la prendre, avec le bébé qu’elle porte. Isolée dans une famille d’hommes violents, calomniée par l’Italie entière, Lucrèce est plus seule que jamais. Que va-t-elle devenir ? Elle ne veut pas de l’affection de son frère, dont l’ambition n’a d’égale que son immoralité, ni celle de son père qui ne voit en elle qu’un outil agréable au regard. Plus que jamais, Lucrèce prie et se confie à Dieu, elle n’a plus la volonté de vivre.


Un deuxième mari : Alfonso d'Aragon

Lucrèce donne naissance à un petit garçon, Jean, qui lui est aussitôt enlevé. César, quelques jours plus tard, vient prévenir sa sœur qu’on lui a trouvé un nouveau mari : don Alfonso, prince de Naples. Lucrèce a dix-huit ans. Les propos de son frère lui importe peu, elle pleure son tendre Pedro, elle sait les ragots qui la trainent dans la boue chaque jour. Alexandre VI est ravi de cette nouvelle alliance. Qui sait, Lucrèce deviendra peut être reine de Naples ? Pour Lucrèce, plus rien n’importe. A dix huit ans, sa vie n’a aucun sens. Le mariage se prépare dans le luxe et l’excitation pour le clan Borgia. Lucrèce subit chaque journée.

Mais le 21 juillet 1498, jour de son mariage avec Alfonso, elle rencontre son mari, et immédiatement, les deux jeunes gens se plaisent. Au contact du prince napolitain, Lucrèce retrouve gout à la vie. Lucrèce remercie le Ciel, tant ce mariage, rapidement, vient panser son cœur blessé. Alfonso et Lucrèce forment très vite un couple uni et amoureux, Lucrèce se surprend à être heureuse.

Mais César est terriblement jaloux. Ayant abandonné la pourpre cardinalice, il a demandé la main d’une princesse napolitaine et reporte sur le jeune couple sa colère et sa frustration ne point recevoir de réponse. Il décide de s’allier au roi de France Louis XII qui, comme son prédécesseur, brigue le trône de Naples. Alexandre VI rassure sa fille et son gendre, Naples aura son soutien.


César contre Naples

Au printemps 1499, Lucrèce et Alfonso se préparent à être parents. Mais les tensions sont telles entre Naples et Rome, qu’Alfonso doit fuir. Lucrèce, enceinte, craint le pire. Elle réclame au pape l’autorisation de suivre son mari. Alexandre VI refuse, mais pour la consoler, il confie à sa fille le gouvernement de la ville de Spolete. Lucrèce est soulagée de pouvoir au moins quitter Rome, et au terme d’un voyage éprouvant, rejoint sa nouvelle ville en grande pompe. La ville est charmée par son nouveau gouverneur, touchée par sa jeunesse et sa beauté, et impressionnée par les véritables talents de gestion dont elle fait preuve à ce poste.

Malgré les tensions diplomatiques entre les Borgia et les Napolitains, Alfonso rejoint son épouse à Spolete. Le pape rappelle son soutien au royaume de Naples malgré les menaces de César, et c’est à Rome que Lucrèce donne naissance à un héritier, baptisé Rodrigo comme son grand père, le 1er novembre 1499.

César vient présenter ses hommages aux jeunes parents. Devant eux il est tout sourire, mais Lucrèce et Alfredo restent inquiets. César ne cache pas sa haine des napolitains, et son soutien au roi de France. Les assassinats sont monnaie courante. Alfonso ne dit rien, mais l’orage gronde. Des membres de leur entourage disparaissent. Malgré les horreurs que fait César, il est toujours le frère de Lucrèce. Elle ne lui ferme jamais sa porte, et tente de l’adoucir.


Les crimes de César

Le 29 juin 1500, jour de la Saint Pierre, un séisme secoue la ville de Rome. Le pape est blessé, Lucrèce ne quitte pas son chevet. César prend cet accident pour une menace, il veut consolider son influence à Rome. Dès le 15 juillet, Alfonso échappe de peu à une tentative d’assassinat de la main même de l’homme de main de César. Gravement blessé, il est installé dans les appartements du pape, afin de recevoir les meilleurs soins. Dès sa guérison, Alfonso et Lucrèce se promettent de quitter Rome la terrible pour toujours. Durant la convalescence d’Alfonso, César, innocemment, vient visiter son beau frère. « Ce qui ne s’est pas fait au diner, se fera au souper ! » Le 18 aout, Lucrèce, inquiète, quitte un instant son mari pour aller quérir le pape; un instant c’est tout ce dont ont besoin les hommes de César qui achèvent Alfonso dans son lit, au sein même du palais du pape.

Lucrèce est veuve. La violence de son sang, de nouveau, l’a frappée au cœur. Elle est veuve de la main même de son frère. Lucrèce passe ses nuit à pleurer, elle s’en veut de n’être pas restée auprès d’Alfonso, elle se consume dans sa douleur. « Pour oser un tel acte dans un tel lieu sur la personne d’un seigneur, neveu d’un roi vivant, gendre du pape, le coup ne peut venir que d’un homme plus puissant que lui », nul n’ignore que César est tout puissant à Rome. Son père même le craint.


Fuir Rome

Terrassée de douleur, Lucrèce reçoit malgré tout la visite de son frère, César, qui a l’outrecuidance de lui présenter ses condoléances. Lucrèce choisit de lui opposer un silence de mépris. Elle ne veut pas se laisser aller à la colère et au chagrin face au terrible César.

Lucrèce refuse les visites, ne sort pas de son palais, ne porte plus ni les fabuleux bijoux ni les belles étoffes de ses cassettes. Bientôt, le pape et César s’agacent du long deuil de sa fille. Elle a vingt ans, il s’agit de la remarier ! Pour eux, Lucrèce est avant tout une Borgia, et seul ce clan doit compter. Lucrèce n’essaie même plus de comprendre, ou de faire valoir sa volonté. Elle se renferme sur elle-même, et se repose sur sa foi pour espérer se sortir de cette famille si nocive. Elle espère en la vie après la mort.

En mai 1501, Lucrèce accepte enfin un prétendant proposé par son père. Elle a compris que seul le mariage avec un prince puissant et extérieur à Rome pourrait la soustraire aux puissants Borgia. Et ce prince, elle l’espère, sera Alphonse d’Este, futur duc de Ferrare.

Ferrare est une cour prestigieuse, amie de tous les arts. Elle attire les esprits les plus brillants de la péninsule et de l’Europe. Les messagers entre Ferrare et Rome se multiplient. Les d’Este, méfiants, négocient âprement la dot de la fille du pape. Lucrèce, elle, est loin de ses rêves romantiques de jeunesse. Elle espère avant tout quitter Rome, et construire un bon mariage avec Alphonse d’Este.


Une femme au Vatican

En juin 1501, les armées françaises approchent de Rome et le pape doit s’absenter. Pour gérer les affaire courantes, il confie alors la régence, en son absence, à sa propre fille Lucrèce. Il se souvient de l’excellent gestion par Lucrèce de Spolete lorsqu’il lui en avait confié le gouvernement. Alexandre VI entend aussi montrer aux d’Este l’intelligence et la sagesse de sa fille. C’est à Lucrèce qu’il demande de représenter le vicaire du Christ en son absence.

Lucrèce prend très au sérieux cette marque de confiance. Elle parvient, avec intelligence et habileté, à prendre sa place au sein du conseil des cardinaux. Avec efficacité et sérieux, elle prend les conseils, mesure les décisions, dans le soin des affaires courantes, civiles et temporelles uniquement. Il s’agit pour elle de défendre son honneur, Lucrèce entend prendre sa revanche sur les détracteurs de son clan.

La manœuvre de son père remplit tous ses objectifs. Non seulement Lucrèce gère admirablement ses affaires en son absence, mais les d’Este sont définitivement convaincus du sérieux de la fille du pape, et en septembre 1501, le contrat de mariage est enfin signé. Lucrèce continue à faire bonne figure et tenir son rang, mais en son cœur, plus rien ne compte, sinon Dieu. Elle n’espère plus être heureuse, elle veut juste quitter Rome et aspire à une nouvelle vie à Ferrare.


Un troisième mari: Alphonse d'Este

Le 30 décembre 1501, pour la troisième fois, Lucrèce se marie, cette fois au puissant et imposant Alphonse d’Este. Quelques jours plus tard, la nouvelle héritière du duché de Ferrare quitte Rome pour rejoindre sa nouvelle cité. Cette libération est chèrement payée, car Lucrèce doit laisser derrière elle son petit Rodrigo, d’à peine deux ans. Ferrare ne saurait accueillir l’héritier de Naples. Etrange répétition des évènements après la séparation d’avec le fils de Pedro, Jean. Pourtant Lucrèce l’avait retrouvé après quelques mois ; le pape l’avait légitimé par une bulle comme si ce petit garçon était né de ses propres amours avec une servante, Jean devant être élevé au Vatican. Cette bulle ne servira qu’à rajouter des éléments à la rumeur atroce prétendant qu’elle partageait le lit de son père.

Arrivée à Ferrare, Lucrèce doit séduire son entourage méfiant de cette princesse Borgia. Mais Lucrèce n’a plus peur de rien. Décidée à être la « Dame de Ferrare », ayant soumis ce troisième mariage à la protection de la Madone, Lucrèce veut rendre honneur à son nouveau clan, loin de Rome et ses horreurs.


Apprivoiser Ferrare

A force d’habileté, elle parvient à assouplir la rudesse de son époux et la rapacité de son beau père, afin de tenir haute et élégante la cour de Ferrare. En septembre 1502, elle manque de ne pas se relever de la naissance d’un enfant mort-né. Alphonse, d’habitude si réservé, supplie son épouse de ne pas l’abandonner, et pleure à son chevet. Touchée de ces premiers vrais signes d’affection de son mari, Lucrèce guérit. Cette frayeur témoigne également de la vraie affection du peuple de Ferrare pour leur duchesse. Au contact de Lucrèce, la cour de Ferrare renait, les poètes reviennent, les savants se multiplient.

Le 20 aout 1503, Alexandre VI meurt, dans des circonstances peu glorieuses. Malgré tout ce qu’avait souffert Lucrèce, elle pleure longuement son père, si charismatique, si magnifique, si aimé. A Rome, une chasse à l’homme s’est ouverte contre les hommes du clan Borgia. Les cadavres s’amoncellent dans les rues de Rome ; seule à Ferrare, Lucrèce prie sans cesse. Son poète de cour, plus proche ami, confident, et amoureux d'elle, choisit de s’éloigner pour ne pas compromettre la duchesse. Bientôt un nouveau pape est élu, et Lucrèce n’est plus, désormais, « la fille du pape ».


La vie est un perpétuel "en avant"

En janvier 1505, Alphonse est le nouveau duc de Ferrare. Lucrèce n’est plus la « Borgia », elle est la duchesse en titre, respectée, cultivée, l’âme de la cour de la famille d’Este. Son époux lui confie des responsabilités, et montre ouvertement la confiance qu’il a en elle. Elle donne bientôt naissance à un nouveau petit garçon, qui ne survit pas. Lucrèce lutte pour continuer à vivre. « Se dominer est une obligation, car la vie est un perpétuel en-avant ».

En 1506, Lucrèce apprend la mort de son frère, le célèbre César. Malgré tout, elle l'aimait. Aux yeux de sa cour, Lucrèce garde un air digne. « Plus je cherche à me conformer à Dieu, plus Il me fait visiter. Je remercie Dieu et me réjouis de ce qui Lui plait. » Mais dans la solitude de son cœur, elle pleure amèrement pour son pauvre frère, et supplie Dieu de l’accueillir.

Lucrèce se tourne de plus en plus vers la prière et la méditation. Désormais le luxe et les honneurs de la cour de Ferrare sont un costume, en elle Lucrèce veut se conduire en servante de Dieu, et espère en sa miséricorde. Elle veut se dépouiller des honneurs du monde pour se rapprocher de l’Amour véritable.


Rome contre Ferrare

En avril 1508, enfin, Lucrèce accouche d’un héritier vigoureux qui fait la fierté de son père. En 1509, les cités d’Italie entre en guerre ; Ferrare doit prendre les armes aux côtés de la Rome du pape Jules II, qui avait fait assassiner César Borgia et devait entrer dans l’histoire comme le mécène à l’origine de la Basilique de Saint Pierre que nous connaissons aujourd’hui. Lucrèce est régente de Ferrare, et une nouvelle fois, s’acquitte de sa mission avec sérieux. Au retour d’Alphonse, Lucrèce est fière. Elle accouche d’un deuxième fils, et ne craint plus pour son avenir. Seul Dieu compte.

En 1510, Jules II opère un renversement des alliances, mais Alphonse refuse d’entrer en guerre contre les alliés d’hier. Outré, le pape volcanique excommunie le duché de Ferrare en aout 1510 pour forcer le duc à accepter d’entrer en guerre à ses côtés. Alphonse reste calme, il ne doute pas de son bon droit, ni de la conformité de sa conscience avec la loi de Dieu. Lucrèce, elle, est horrifiée par cette terrible mesure qui frappe tout le duché; elle est assommée, privée de Dieu, privée des sacrements, privée du soutien du Ciel. Lucrèce veut fuir, mais bientôt se reprend, et met en gage ses bijoux pour réunir l’argent nécessaire à la défense de la ville.

Les guerres vont et viennent, les années passent. En septembre 1512, Lucrèce apprend la mort de son petit Rodrigo, qu’elle n’avait pas revu depuis plusieurs années. Nouvelle croix, nouvel abandon. « Je n’avais que Dieu pour entendre mon chagrin, mes remords et ma souffrance. »

En février 1513, le pape Jules II meurt, et le duché tout entier peut enfin souffler. Le nouveau pape se veut ami de Ferrare et lève l'excommunication. Les années passent, Lucrèce donne encore naissance à plusieurs garçons et filles. En plus de ses activités de cour, elle rejoint le Tiers Ordre de Saint François, où elle fait définitivement vœu de pauvreté.


Espérer

En 1518, Lucrèce approche des quarante ans. « J’avais pris la mesure des vanités de ce monde et me retirais plus souvent au couvent pour y faire pénitence dans le silence et le dépouillement. » Elle craint l’excommunication et multiplie les suppliques au Ciel. Sous ses robes de duchesse, Lucrèce porte un cilice pour le salut de son âme, ainsi que celles de ses frères et de son père. Elle prie chaque jour et attend sa libération. Sa prière préférée est celle de Saint François d’Assise : « O Jésus, je touche au port, reçois-moi près de toi, embrasse-moi pour toujours, transforme-moi en toi, dans la vérité et la charité ».

En juin 1519, elle accouche d’un huitième enfant d’Alphonse, une fragile petite fille. Mais Lucrèce est épuisée de cette douzième grossesse. Elle espère tout en la miséricorde divine, et celle qui fut la femme la plus admirée de Rome, humblement, rédige une lettre spéciale au pape :

« Très Saint Père,

J’embrasse avec le plus grand respect les pieds sacrés de Votre Béatitude et je me recommande humblement à votre sainte grâce. […] La faveur que m’accords le Créateur est si grande que j’apprends que ma fin est proche… Arrivée à ce point, je viens en chrétienne, quoique pécheresse, demander à Votre Béatitude de daigner vouloir en sa bonté puiser au trésor spirituel afin d’offrir quelque soulagement à mon âme par sa sainte bénédiction. Je l’en supplie dévotement et je recommande à sa sainte grâce mon époux et mes enfants, qui sont tous les serviteurs de Votre Sainteté.

De Votre Sainteté l’humble servante,

Lucrèce d’Este »


Que dira Dieu à la fille du pape ? Ses derniers mots sont « Je suis pour jamais à Dieu ». Et le 24 juin 1519, la dernière héritière de la célèbre famille Borgia s’endort en Dieu. Elle avait passé sa vie à supplier la miséricorde du Ciel. La réponse était déjà en marche. Au moment où meurt Lucrèce Borgia, quelque part en Espagne grandit François, petit-fils du frère ainé de Lucrèce, Juan Borgia. François Borgia mènera une vie exemplaire de gentilhomme à la cour d’Espagne. Bouleversé par la dépouille de la reine d’Espagne, le petit neveu de Lucrèce renoncera à tout, et dès la mort de son épouse, il entrera dans la toute jeune Compagnie de Jésus et consacre sa vie à Dieu. Après avoir été synonyme de luxure et de crime, le nom de Borgia sera associé à la sainteté avec la canonisation de Saint François Borgia en 1671.



Pourquoi chercher cette femme ? Pour nous, 2021 n’a rien à voir avec la violente société de 1500. Mais comme Lucrèce, parfois nous pouvons nous sentir bien seules dans le monde dans lequel nous vivons. Une société où l’on compare facilement, pleine d’apparences, non plus de rumeurs mais de vitrine via les réseaux sociaux, où il est de bon ton de montrer une vie parfaite, lisse, qui attirera « l’amour » et la reconnaissance de la société, une réalité virtuelle et perfectionnée qui n’existe pas. Lucrèce est passée par les pires souffrances pour réaliser que sur Terre seul compte le chemin vers le Ciel. Nous ne sommes que de passage, nous sommes en voyage, chaque jour que Dieu nous concède ici-bas doit mieux nous préparer à notre réveil vers l’autre monde. Et lorsque la souffrance se fait trop profonde, rappelons nous que Dieu nous attend, les bras grands ouverts, afin que nous puissions nous reposer contre son Cœur débordant d’Amour.




Source : Lucrèce Borgia, Geneviève Chauvel, Pygmalion, Paris, 2000.

Illustrations : @palomadessine