Le Visage du Fiat

En ce beau mois de Marie, j’aimerais vous parler un peu d’elle...

De la plus grande sainte de tous les temps, il est rapporté si peu de choses ! Comment se fait-il qu’elle nous soit pourtant si familière? Ne serait-ce pas ce subtil travail de l’Esprit Saint au sein de l’Église qui nous l’a révélée? Tout en réalité nous parle d’elle. Depuis les Écritures qui annoncent l’enfantement de la Vierge, l’Évangile et l’Apocalypse qui accomplissent et poursuivent la prophétie, et principalement le Mystère du Christ Lui-même qui illumine tout ce qui lui est lié. Et il y a eu le travail de la Tradition, les conciles et les dogmes, mais en plus de tout cela il est toujours resté quelque chose du souvenir de sa présence auprès des apôtres dans l’Église naissante, et pour tout dire, chaque siècle a pu sentir sa présence maternelle au chevet de l’Église terrestre. Les nombreuses apparitions de la Vierge nous la font rencontrer comme si nous la connaissions déjà... en même temps qu’elles nous font redécouvrir toujours davantage sa tendre sollicitude de Mère. Et plus encore, nous la connaissons d’instinct, car elle nous accompagne au quotidien dans notre vie...

Tel est le paradoxe d’une vie cachée et néanmoins d’une intimité si grande rendue possible avec elle. Jésus ne semble-t-il pas Lui-même dissocier la sainteté de la renommée lorsqu'Il dit :

« Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père » [Jean 14, 12].

Comment en effet ne pas penser à ces fioretti de saints faisant des miracles plus ébouriffants les uns que les autres, cette poignée de missionnaires convertissant la moitié d’un continent, ces papes entraînant des millions de jeunes? La puissance à l’œuvre de l’Esprit Saint promis par Jésus. Et pourtant l’Œuvre de la rédemption et l’Institution de l’Eucharistie surpassent tous les miracles des Saints ; de même la vie simple et cachée de la Vierge Marie peut elle convenir à la charité de la Reine du Ciel. La mystique suisse Adrienne Von Speyr disait qu’au Paradis nous serons surpris de découvrir que les plus grands saints ne sont pas forcément les plus connus. Les œuvres du Royaume ne sont pas tapageuses et bruyantes. Le Royaume au contraire grandit à l’insu même du semeur « qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment » [Marc 4:27] Le chrétien doit en permanence tenir ensemble cette tension dynamique de la fougue et du feu de l’Esprit avec la patience de la graine de sénevé.

* * *

Marie était dans l’anonymat de sa maison à Nazareth, lorsqu'elle a prononcé le Fiat... et alors... miracle ! C’est un monde de géants qui est comme sorti de terre.

Étonnante et vertigineuse expérience de réaliser que ces piliers massifs de cathédrale, ces vitraux chatoyants, ces cierges qui brillent silencieusement dans les bas-côtés, le radiateur qui ronronne, les tracts en pagaille à l’entrée et jusqu'à ce banc lisse et diligent depuis lequel je scrute les liernes enchevêtrées de la voûte ; tout cela est l’écho matérialisé du Fiat prononcé par Marie dans le secret à Nazareth, il y a deux millénaires...

Le Fiat je ne l’ai pas entendu, mais je peux le toucher, le caresser, me reposer dessus aussi, faire courir ma main sur le grain rugueux des colonnes de pierres et appuyer mon âme lasse contre le mur d’une chapelle latérale. Le Fiat a façonné cette alcôve de granit qui me berce aujourd'hui.

Le Fiat je peux le sentir, dans les parfums de l’encens, celui des fleurs et de la cire qui se consume paisiblement...

Le Fiat je peux le voir, dans ces rais de lumière colorée qui dessinent des nuages de pétales merveilleuses sur les murs, dans le mouvement vertical de la nef et du chœur qui entraîne le regard vers le ciel...

Le Fiat je peux malgré tout l’entendre, quand je m’entends respirer, quand les hymnes s’élèvent, dans le silence même, quand surtout, le Fiat je le prononce à mon tour.

Enfin, le Fiat je peux le goûter dans l’Eucharistie, le Sacrement de l’Incarnation, vers lequel il m’invite à me tourner comme le but du chemin, comme le Chemin.

Telle est l'éloquence de ce petit Fiat si dense, qui s’est dilaté ensuite comme un Big Bang pour accoucher d’un monde nouveau par le Christ, en écho au Fiat de la Création. Quelle touchant renversement de voir qu’après Adam et Ève, tous deux immaculés aussi, mais ayant répondu non, on découvre enfin ce que nous n’avions jamais vu, ce qui se passe lorsqu'une créature du paradis répond oui. C’était dans le secret, et c’était il y a deux mille ans. Ou plutôt, c’était hier, juste un peu plus hier qu’hier. Mille ans, un siècle, on ne sait pas trop ce que c’est. Par contre une journée c’est facile à imaginer! Entre moi et le Fiat de Marie, il n’y a que des journées, beaucoup peut-être, mais juste des journées, hier de hier, de hier, de hier...

Mais que dis-je, le Fiat j’y suis, à chaque Annonciation, à chaque Angélus ! Par ce mystère merveilleux de la Communion des Saints, communion à travers l’espace, les mondes et le temps, nous avons comme accès à ce moment, que sûrement notre Maman Marie garde dans son cœur au Ciel, moment inchangé, toujours renouvelé, toujours actuel et contemporain à l’Église de tous les temps!

* * *

La Vierge Marie qui dans le vœu de sa virginité avait renoncé à une maternité dans sa chair, est dans l’accueil du Verbe l’exemple étonnant d’une vocation différente de celle à laquelle elle s’était préparée, quoiqu'il faille dire plus justement qu’elle se préparait à être toute disponible! Vocation vraiment différente! En tout cas vocation « dépassée », transfigurée. De même dans l’amour qu’elle a consenti à donner à son époux Joseph.

Joseph aussi a embrassé la paternité qu’il n’avait pas réclamée. Paternité choisie et non subie, reçue et accueillie plutôt qu’imposée de fait.

Toute sa vie, la Vierge Marie découvrira sa vocation main dans la main avec Dieu, jusqu'au glaive de la Croix, jusqu'à sa maternité universelle et sa royauté céleste. Et cependant, Dieu n’a pas brisé le vœu de Marie, qu’elle signifie à son Créateur en toute liberté par ces mots « comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? » [Luc 1:34] et l’Ange de conclure l’Annonciation par « rien n’est impossible à Dieu ».

Voilà qui donne à réfléchir sur la vocation particulière à laquelle nous sommes appelés. Elle dépasse toujours tout ce que nous aurions pu imaginer. Sans doute sommes-nous souvent angoissés à force de nous proposer des alternatives mesquines et proportionnées à notre seule et courte expérience, sans réaliser qu’elles seront toujours en deçà de ce que Dieu est capable de déployer en nous. Et ainsi de bien des seuils franchis : on pensait n’avoir le choix qu’entre la droite et la gauche, et au final Dieu nous enlève par l’issue d’en haut qu’on ne voyait pas.

Ce que nous pouvons parfois voir comme un privilège de la Vierge d’être mère de Dieu, ne pouvons-nous pas au contraire le discerner comme un don fait à tous, un don tellement manifeste qu’il en devient caché, comme l’icône la plus émouvante et la plus tendre de la réconciliation entre Dieu et sa créature? Le lieu de l’oblation sublime où un être humain reçoit le Don de Dieu et où Dieu se reçoit à son tour dans la chair, offerte par Sa créature? Quelle disproportion vertigineuse! Quelle folie d’Amour toute divine, plus sage que la sagesse des Hommes!

Marie est comme notre ambassadrice merveilleuse, telle une jeune fille conduite par tous les pauvres pécheurs à l’autel des noces entre Dieu et l’Humanité, accomplies en Jésus-Christ. Mais la Bonté de Dieu dépasse encore tout ce que nous aurions pu imaginer, car Jésus va nous la donner pour Mère. Tout ce qu’Il a reçu de Son Père, jusqu'à Sa propre mère, jusqu'à Lui-même, Il nous le donne dans un abandon total.

Jésus ne renonce à rien pour faire revenir les Hommes à Lui, dont le Cœur est allé « jusqu'à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son Amour » révèle-t-Il à sainte Marguerite-Marie à Paray-le-Monial. Il se fait Mendiant, voulant communiquer son désir d’être connu comme l’Amour, et aimé en retour par chacun et chacune de nous, mais sans jamais brusquer notre liberté. Ainsi Gabrielle Bossis rapporte-t-elle ces propos du Christ dans son témoignage LUI et moi :

« Adore Mon Amour qui a besoin de toi. Adore Mon excessive délicatesse qui te livre Mes secrètes pensées, qui t’avoue Mes désirs, et sois un peu pour Moi ce que Je suis pour toi. Vois comme Je te le demande mal... Votre liberté souvent m’enlève les mots que Je voudrais dire. Comme si j’attendais que vous trouviez tout seuls ce que Mon Cœur souhaite. Ah! Quelle n’est pas Ma joie quand vous Me devinez ! »

Jésus, pleurant sur Jérusalem qui ne l’a pas reconnu, pas plus que Chorazeïn, Bethsaïde, Capharnaüm, ou même Nazareth où Il avait grandi, pleurant au terme d’une vie d’Amour qui sans la Résurrection aurait été un échec total, sait que toutes les preuves de la Bonté se heurteront toujours à des cœurs réticents. Alors sur la Croix Il se dépouille encore et nous donne Sa Mère. Dans son Journal Intime, sainte Élisabeth de la Trinité venant d’écouter un sermon à l’église, se l’approprie et le recopie avec ses mots :

« Nous craignons Dieu. Il effraie avec sa puissance, alors Il nous envoie son Fils Bien-Aimé. Celui-ci descend des Cieux, se fait homme, souffre mille douleurs, endure tous les tourments pour gagner notre amour et notre confiance. Cela ne suffit pas. Alors Il pense qu’il n’est rien de meilleur qu’une mère. Une mère, mais elle inspire tant de tendresse... Une mère, mais elle fait fondre, elle touche les cœurs les plus glacés, les plus endurcis... Et Dieu nous donne une Mère, la plus tendre, la plus compatissante que l’on puisse rêver [...] si nous lui tendons la main elle nous conduira au port bienheureux et assuré. » (22 mars 1900)

Mais, s’inquiète mon cœur réticent... Marie peut-elle compatir? Elle qui n’a pas connu le péché? Comment peut-elle nous comprendre nous pécheurs? C’est aussi peut-être notre interrogation pour le Christ venu se faire semblable aux hommes « en tout à l’exception du péché. » [He 4:15] En réalité nous confondons un peu vite le péché avec certaines de ses conséquences qui justement appellent la compassion et lui sont familières : l’angoisse, la douleur, la solitude, la déréliction... autant de choses que la Vierge a connues dans sa vie, où les épreuves ont abondé : le Secret de sa grossesse, l’exil en Égypte, le recouvrement de Jésus au Temple, la mort de son époux, la séparation avec Son Fils parti pour évangéliser, attirant sur Lui tant de haine. Elle les a vécues avec une intensité inimaginable lors de la Passion et le Samedi Saint, avant de voir Son Fils partir pour le Ciel lors de l’Ascension. Même le remord quelque part, lorsqu'il est sain et humble, est vécu comme un désir vif de plénitude de communion, repentir dans la Bible signifiant revenir à Dieu. Et comme pour le père du fils prodigue, c’est un mouvement qui se réalise à deux, et c’est le père qui, l’apercevant de loin, court se jeter à son cou.

Autrement, ce qui fait le péché et que n’a heureusement pas connu la Vierge, n’appelle justement sur soi aucune forme d’empathie, car précisément son principe pervers est de la refuser : l’endurcissement, l’idolâtrie de soi et l’orgueil, l’auto-condamnation et auto-bannissement, en un mot, la rupture de toute communion. Quelle place y a-t-il pour la compassion dont l’essence même est la réunion des cœurs? Se sent-on plus proche de quelqu'un qui nous a haï parce qu’il nous étions objet de sa haine?

Alors dans cet accueil que nous faisons à la Vierge Marie, les réticences tombent petit à petit, elle y veille avec sa délicatesse de Mère ; acceptons que cela prenne le temps qu’il faut. Parfois il peut nous arriver de complexer, nous ne savons pas où nous situer devant tant de perfection. Sans le savoir, la jalousie nous fait perdre de vue l’objectif et surtout la réalité, un peu comme cette femme enthousiaste de l’Évangile: « Heureux le sein qui t’a porté ! Heureuses les mamelles qui t’ont allaitées ! » [Luc 11:27] À cela Jésus répond du tac au tac : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique ! ». Il parlait de Sa Mère tout de même ! Pour Jésus, le bonheur et le bien véritable n’est pas même d’être mère de Dieu, mais d’écouter Sa Parole et de la mettre en pratique, ce qui, quelque part, s’apparente aussi à enfanter le Verbe en nous. Là était l’attitude et la joie de Marie, qui « gardait toutes ces choses et les repassait dans son cœur ». [Luc 2:19] [Luc 2:51]

Alors, ne craignons pas d’aller à la rencontre de la mère de la Bonté, pour qu’elle fasse tomber nos résistances et nous mène à la Bonté Même. Demandons-lui un cœur d’enfant, comme celui des fillettes de l’Île-Bouchard qui surent l’interroger en toute simplicité :

« Madame, êtes-vous notre Maman du Ciel ? »

« Oui, je suis votre Maman du Ciel »


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