Julie-Victoire Daubié (1824-1874)


Au printemps 2020, nombre de lycéens se sont réjouis (ou non) de savoir qu’ils n’auraient pas à se soumettre aux si redoutées épreuves du baccalauréat, et que seul le contrôle continu se chargerait de valider l’examen. Mais le passage de ce diplôme anciennement d’excellence, réinstitué par Napoléon Ier avec le décret impérial du 17 mars 1808, et qui n’a connu aucune interruption depuis sa création (y compris en 1940 et 1944), ne devrait pas apparaitre comme une corvée. Privilège longtemps refusé à une grande partie de la société, le baccalauréat voit son nom associé à celui d’une femme, qui au Second Empire, est allée toujours plus loin pour rendre honneur à son sexe, et a tout fait pour obtenir ce sésame qui devait lui ouvrir la reconnaissance de l’Université.



L’enfance simple et heureuse

Julie-Victoire Daubié est née le 26 mars 1824 à Bains-les-Bains (Vosges). Sa famille, de petite bourgeoisie catholique, s’est illustrée sous la Terreur en cachant des prêtres. Huitième enfant de sa fratrie, celle que tout le monde appelle Victoire n’a pas deux ans à la mort de son père. La mère et les enfants s’installent alors à Fontenoy-le-Château (Vosges) chez des cousins, chez qui ils suivent le quotidien d’enfants de la petite bourgeoisie, entre école, catéchisme et jeux. Très tôt Victoire est confrontée à la misère des ouvriers, qui forment une nouvelle classe sociale en cet industriel XIXème siècle, et qui ont souvent de déplorables conditions de vie. Elle fréquente le bureau de bienfaisance de Fontenoy, et ouvre son cœur aux plus malheureux.


Préparation

Le 31 août 1844, elle obtient le « certificat de capacité », brevet d'enseignante, obligatoire pour tous depuis la loi Guizot du 28 juin 1833. Elle étudie le grec et le latin, matières indispensables pour présenter le baccalauréat, avec son frère prêtre. Alors que plusieurs lois tendent à organiser l’enseignement en France, Victoire se désole que certaines enseignantes religieuses ne soient pas aussi bien formées qu’elles le devraient. Assoiffée d’apprentissages, elle complète sa formation en zoologie, en s'inscrivant en 1853 au Muséum national d'histoire naturelle de Paris. Elle en reçoit une autorisation spéciale pour venir étudier dans les galeries hors des heures d'ouverture au public. Sachant qu'elle y serait bien accueillie, et forte de son succès au concours lyonnais de 1859, elle s'inscrit à la faculté des Lettres de Lyon pour passer son baccalauréat, avec le soutien de plusieurs notables, et même de l’impératrice Eugénie.

En 1859 également, elle publie un premier essai social dénonçant certaines injustices de la société, La Femme pauvre ; l’ouvrage est un succès et lui permet même de remporter le premier prix du concours de l'Académie impériale des sciences belles-lettres et arts de Lyon le 21 juin. La séance de l'Académie lui accorde une médaille de 800 francs. La deuxième édition de son ouvrage sera couronnée quelques années plus tard lors de l’Exposition Universelle de 1867.


Le Bac

Elle obtient de se présenter à l’épreuve du baccalauréat. Le 16 aout 1861, pour son épreuve du baccalauréat, on réserve une salle spécialement pour elle, elle est la seule femme (et pour cause !). Le 17 août, à trente-sept ans, elle est la première femme en France à obtenir son baccalauréat. A l’époque les examinateurs ne calculent pas de moyenne pour les épreuves, mais votent au moyen de boules de couleurs. Une boule blanche signifiait un avis favorable, une boule rouge, une abstention, une noire, un avis défavorable. Victoire obtient six boules rouges, trois boules blanches, une boule noire.

« […] Nous sommes heureux d'annoncer qu'elle a été reçue avec distinction et qu'elle s'est montrée bonne latiniste, soit dans les compositions, soit dans les explications. On peut citer un certain nombre de femmes qui au Moyen Âge et surtout à l'époque de la Renaissance, ont obtenu leur bonnet de Docteur, mais Mademoiselle Daubié est certainement le premier bachelier de sexe féminin qu'ait proclamé l'université de France. »[1]


Ne pas s’arrêter

Victoire dira en 1862 : « En France (j'aime à le dire pour l'honneur de mon pays) l'initiative sociale nous manque ici beaucoup plus que la liberté, car j'ai pu être admise, l'année dernière, à l'examen du baccalauréat, par la Faculté des lettres de Lyon, sans faire de demande exceptionnelle. J'ai rencontré partout, pour cette innovation, une bienveillance impartiale et des sympathies généreuses, dont je ne saurais trop remercier ma patrie et mon siècle. »

Elle profite de son succès pour créer un atelier de broderie de luxe, afin de fournir du travail aux femmes pauvres de Fontenoy. Elle voyage beaucoup entre les Vosges et Paris, où elle réside. Elle y donne des conférences et devient journaliste économique, carrière assez unique pour son sexe à l’époque. Le 21 octobre 1870, un arrêté du Maire de Paris demande la création d'une Commission de dames pour examiner les questions relatives à l'enseignement primaire. Victoire est sollicitée pour y travailler. En parallèle, elle crée une Association pour le vote et l’émancipation des femmes.

Victoire Daubié continue à travailler pour préparer sa licence ès lettres bien qu'elle ne puisse pas assister aux cours à la Sorbonne (l'examen est accessible aux femmes, mais les cours leur sont encore interdits). Elle réussit son examen le 28 octobre 1872 et devient la première licencié (sans e) ès Lettres, avec les félicitations du ministre.


Pour les femmes

Par la suite, elle décide de préparer une thèse de doctorat dont le sujet sera La Condition de la femme dans la société romaine. Elle n’aura pas le temps d’en venir à bout. La même année, elle s'établit à Fontenoy pour veiller sur sa mère âgée et malade.

Victoire meurt le 26 août 1874 à Fontenoy-le-Château. Elle laisse le souvenir de sa ténacité dans la lutte pour la reconnaissance de nombreux droits aux femmes, dans une société encore sous le joug du Code Napoléon très défavorable à la condition féminine. Outre son combat pour leur accès à l'enseignement et à une formation professionnelle efficace, elle milite pour le vote des femmes qui, d'après elle, moraliserait la vie politique.

En France les femmes obtiendront le droit de voter en 1944 (plus de cinquante ans après la Nouvelle Zélande). Un baccalauréat réservé aux filles est créé en 1919, avant l’unification des deux programmes en 1924.



Pourquoi cherchez cette femme ? Bon, elle est la première femme à obtenir son baccalauréat, et ensuite ? Aujourd’hui on ne peut pas dire que ce soit un exploit. Mais Julie Victoire Daubié est une femme qui a osé. On ne peut pas toutes faire tomber des murs, braver les interdits, donner nos noms à des écoles. Mais au-delà de la jolie vitrine, Julie Victoire est une femme qui a voulu toujours plus, qui a su faire fructifier l’intelligence que le Bon Dieu lui avait donnée, et en tirer les meilleurs fruits qui inspireront bien des femmes derrière elle. La mère au foyer, la femme au chômage, celle fière de sa carrière, celle décidée à monter plus haut, celle qui s’est dérobée aux yeux du monde, pour toutes notre Père du Ciel a un plan. Faire fructifier les talents confiés, nous laisser devenir les meilleures femmes que nous devons chacune être, à notre niveau, à notre mesure, dans notre pays, dans cette époque, et ainsi, rayonner. Car qui mieux que le chef d’œuvre peut rendre honneur à son Créateur ?

[1] Francisque Bouillier, « Mademoiselle Daubié, premier bachellier de sexe féminin », Salut public de Lyon,‎ 23 août 1861

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