Faites des pères


C’est l’histoire d’une femme qui accueille un homme

Le père n’est pas non plus vraiment fait par l’acte d’union en-lui-même car celui-ci dépose ses semences dans le sein de sa femme, attentif et reconnaissant du grand cadeau que celle-ci lui fait en s’offrant à lui corps et âme. L’homme est saisi par la beauté et la place laissée à l’éventuelle conséquence de l’union est bien maigre dans son esprit. D’ailleurs c’est souvent la femme qui invite l’homme à redescendre sur terre en lui indiquant une éventuelle ouverture à la vie de son corps. L’homme se ravise ou poursuit selon le contexte de chaque famille. Une fois la joie partagée de l’extase passée, il ne maîtrise plus rien du processus de vie : il a lancé le départ de la course entre les spermatozoïdes autonomes et se trouve de fait totalement absent de la rencontre entre l’ovule et le gagnant de la compétition. Pendant ce

temps, il dort ou fait autre chose. L’homme est concentré sur l’union avec sa femme ; non sur sa paternité éventuelle. Et c’est bon pour la femme qui devient le seul point d’attention de son homme, inquiet d’être à la hauteur du cadeau que sa belle lui fait sur un plateau de satin, si l’on peut dire. Quand le bourdon pollinise, il ne pense guère à la future mirabelle issue de la fécondation de la fleur du fruitier. Il pense à la fleur. Au présent, à vivre de la beauté, à nourrir son âme de la beauté. La femme est un mystère de beauté et de charmes, et cela nous suffit, effaçant la perspective de l’enfant. Au nom de tous les hommes, merci de nous accueillir dans votre vulnérabilité. Vous nous faites un immense cadeau qui nous permet, à nous aussi, de découvrir la nôtre.


Ceci étant, l’enfant est totalement l’enfant biologique du père. Il est de sa filiation. L’enfant est descendant du père, le père est ascendant de l’enfant ainsi conçu, même sans le savoir ou y prêter attention. Les deux sont liés pour un destin à écrire. Une perspective, un potentiel, un devenir, une tension.


L’enfant et le père naissent ensemble.

La naissance est un choc. Surtout la première. Après la fierté d’avoir été capable de féconder sa femme, de lui permettre ainsi qu’elle devienne pleinement femme en étant mère, l’homme se retrouve subitement avec une poupée vivante dans les bras, un être tellement incapable de rien que la charge de responsabilité est abyssale et le papa se sent bien petit. Ce papa ne sait pas trop quoi faire de ce petit machin ni quelle posture adopter. Je me souviens de la naissance de ma première fille, arrivée après un effort titanesque de ma femme auquel j’avais assisté impuissant : ayant reçu cet enfant ridiculement petit dans les bras, j’étais tellement inquiet qu’elle ne m’échappe des mains, que je lui ai enfoncé mon pouce dans son crane tout mou. Ce fut mon premier acte de père... Avec 21 ans de recul, j’ai pu constater que je ne lui avais rien écrasé… Quand je m’en suis rendu compte, j’ai frémi avec honte. Je n’ai même pas osé en parler... Ils m'auraient mis en prison, ma femme m'aurait quitté sur le champ... Mon courage s'est subitement glissé au fond de mes chaussettes... Donc le premier truc que je fais à mon enfant, c’est quand même de lui écrabouiller le crâne. Ça m’a donné une perspective à la fois d’impuissance et de prudence quant à l’usage de ma force avec mes enfants. Pour la vie. Donc le choc, je l’ai vécu à la fois avec l’arrivée de ce petit bout de choux dans mes bras, et avec mon pouce maladroit. Certainement l’émotion a dû aider. Mais à côté de ma femme qui avait expérimenté dans sa chair l’arrivée difficile de ma fille après être restée allongée plusieurs mois pour éviter une naissance prématurée, c’était du pipi de chat. Mais voilà, l’intensité de mon expérience était totale, non relativisable : j'ai conscientisé de la responsabilité paternelle dès les premières minutes. A peu de choses près, on serait tenté de donner le sein soi-même, tellement l’homme naît père à la naissance de son enfant. J’étais un bébé papa. Alors que la femme est mère par nature. D’ailleurs la filiation maternelle prend une nouvelle dimension. La fille, en se choisissant un homme quitte sa mère. Chaque naissance est pour la nouvelle grand-mère l’occasion de maintenir un lien, absolument dans sa fonction maternelle : elle conseille, accompagne, et rassure sa fille quand les inévitables déconvenues post naissance surviennent. Le jeune papa est d’ailleurs assez content que la belle-mère s’occupe de tout ça. Il est un peu déconcerté par la responsabilité qui lui incombe. Alors il prépare la maison pour accueillir la mère et l’enfant au retour de la maternité.

Je me souviens que le retour fut peut-être pour moi plus marquant encore que la naissance car je devenais le seul et premier rempart entre ce couple fusionnel mère-enfant et le monde extérieur. Il n’y a plus aucun professionnel pour gérer la mère et l’enfant. J'étais seul. Je pris conscience à ce moment de ma mission de protection. Pas seulement paternelle : patriarcale. Il ne suffit pas de protéger l’enfant, il faut aussi protéger la mère. Offrir la force de son bras, s’offrir pour servir ce couple mère-enfant si vivant et fragile à la fois. Protéger la vie.


La paternité du père se développe dans la relation

La relation avec l’enfant, à la fois biologique et adoptif, se développe progressivement avec le père. Mais celui-ci reste dépendant de la place occupée par la relation mère-enfant. Il se fait sa place, et la nature a horreur du vide… Le père pourra s’immiscer progressivement ou rester les bras ballants comme Adam à côté d’Eve, à regarder la scène passivement. Il a le choix d’exercer sa paternité ou de la rêver. Je l’invite vigoureusement à occuper sa place : pour deux raisons simples : la première est qu’il doit reconquérir sa vie conjugale alors que son épousée est totalement tournée vers son enfant ; la deuxième est qu’il veut entrer en relation avec son enfant, même si le petit n’est pas encore réceptif à autre chose que sa maman quand il est tout petit.

Le père moderne s’occupe de son bébé comme une mère. C’est beau mais ça ne satisfait personne. Le bébé se moque pas mal d’avoir deux mamans potentiellement en compétition, non-dite bien sûr voire inconsciente, pour obtenir l’attention du bambin. D’ailleurs quand l’enfant voit son père, il se demande où est passée sa mère. Il est psychiquement en fusion avec elle, il ne se sent vraiment bien qu'avec sa mère. Alors si la mère se sent rassurée en présence de ce brave type aux joues râpeuses, le bébé se sentira en sécurité lui aussi, malgré les joues râpeuses. Mais la mère est toujours dans l’équation. Au début.

Le père incarne donc pour l’enfant cette barrière de protection, rassurante, tout occupé qu’il est à proposer un cadre de vie sécurisant à sa maman, et donc à lui puisqu’il ne fait pas la différence… Et en même temps, le père incarne l'autre. L'extérieur, l'inconnu.


La paternité grandit avec l’attention.

Quand l’enfant grandit, la relation se tisse ; bonne nouvelle, papa aime jouer. Il a gardé cette âme d’enfant, méprisée parfois par certaines femmes. Heureusement qu’on a gardé cette âme de gamin, cela nous permet de simplifier le monde pour l’appréhender et ne pas le craindre ; c’est peut-être aussi parce que le jeu est le moyen privilégié pour entrer en relation et offrir sa personne à ses enfants. Je me souviens des « sandwiches » faits avec les enfants sur le lit conjugal : le sandwich consiste à empiler divers ingrédients et les changer ou les inverser. Chacun est un ingrédient : le pain, le jambon, le beurre ou la salade. Donc quand les enfants sont sur le dessus, ils peuvent éprouver un sentiment de domination dans le jeu, et quand ils sont dessous, ils éprouvent le poids et la force du père, les protégeant, maîtrisant cette force pour notamment éviter de les écraser comme des œufs. Le son de leurs éclats de rire agite encore mes tympans, et les souvenirs sont intenses pour eux aussi encore 15 ans après.

Cette capacité à revenir dans l’enfance et à s’amuser avec un rien fait la joie de tout enfant. Le jeu est un moyen privilégié pour entrer en relation et découvrir le contact avec ce monument impressionnant qu’est le père pour l’enfant. Dans les bras du père, l’enfant se sent si petit. J’ai instauré sans y prêter attention avec ma dernière de 9 ans un rituel de coucher. Après la prière et avant la bénédiction, je prends un temps tout seul avec elle et on s’écrit des lettres ou des dessins sur le dos, chacun notre tour ; initialement, c'était sensé la calmer le soir, qu’elle puisse s’endormir rapidement (ça ne marche pas du tout d’ailleurs – quand je repars, elle est plus excitée qu’au démarrage – mais surtout ne le dites pas à ma femme !) … Mais c’est un temps de rituel qui nous permet d’être ensemble.

Le jeu a un autre mérite, qui est l’apprentissage de la limite et du cadre, en un mot, la frustration. La règle est limitante. Sans quoi tout jeu tourne vite au pugilat, bien que le pugilat fût un sport régulé, pratiqué par Saint Paul notamment. Cette frustration salutaire permettant à l’enfant de sortir de la toute-puissance. Le père est Loi par nature. D’ailleurs, l’autorité lui est plus naturelle et facile. Sa voix fait trembler l’enfant qui lui obéit avec une spontanéité impressionnante. Il suffisait à ma femme n’arrivant pas à se faire obéir de seulement menacer les enfants de me téléphoner afin de me dire qu’ils ne lui obéissaient pas pour obtenir leur soumission. Même absent, le père peut être présent à travers les paroles de la mère. Je suis impressionné par mon autorité naturelle quand je l’exerce. Souvent, j’ai trouvé plus sympa de jouer le père amical et consensuel. Seulement, l’enfant se sent perdu quand la muraille de protection se transforme en un shamallow. Aujourd’hui, mes grands enfants de 19 et 21 ans me trouvent ridicules quand je me regarde trop le nombril. Le père est un conquérant, pas un roudoudou qui pleurniche sur lui-même. Les enfants qui ont été éduqués à la vérité font facilement passer ce genre de message ; en cela, l’enfant est aussi un éducateur de ses parents. Quand l’enfant remet ses parents à leur place, il les éduque et surtout il les objective : il s’en détache psychiquement. Et c’est bon.


Le père le devient pleinement quand il bénit ses enfants.

La bénédiction est un dépouillement car c’est un temps de rupture. Trop de pères sont timides avec leurs enfants sur l’essentiel. Il est plus facile d’endosser un rôle de seconde maman pour faire des câlins que d’endosser le rôle de la loi, de la limite et de la séparation. C’est pourtant vital pour l’enfant, mais tellement difficile pour les hommes actuels. Des hommes timides d’eux-mêmes car eux-mêmes n’ont pas vraiment entretenu de relations authentiques avec leur père. Ce rôle est rendu d'autant plus difficile sans un monde qui élimine les limites.


Reçois, pars, brûle, transmets, donne !

Tout homme est père par nature, et tout père est homme par nature. La paternité peut être biologique pour un papa, symbolique pour un leader d’organisation ou sacerdotale pour un prêtre. Demandez-vous ce que vous auriez rêvé recevoir de votre père ! Si votre réponse spontanée est : « j’ai tout eu, il m’a béni, il m’a dit qu’il était fier de moi, qu’il avait confiance en moi, il m’a demandé pardon pour ses bêtises, il a été vraiment présent pour moi quand j’en avais besoin, il n’avait aucune attente envers moi conditionnant son amour, … » alors soyez-en heureux et poursuivez votre route en aidant les autres. Si ces paroles ne sont pas arrivées jusqu’à vos oreilles, alors rejoignez un camp ACDH ou un weekend père-fils : tous ces sujets sont traités, que l’on ait 13-18 ans ou 19-75 ans (notre doyen de 75 ans est un frère d‘une communauté monastique arrivé déprimé et reparti totalement reconfirmé dans sa vocation) ! Il n’est pas trop tard pour recevoir cette bénédiction paternelle, anthropologiquement nécessaire et image de la bénédiction du Père.


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ACDH est heureux de collaborer avec la Société Jean-Marie Vianney :

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