Être ou apparaître, telle est la question...

La question de l’apparence fascine depuis la nuit des temps (quoique dans la nuit on ne voie pas grand chose). De nos cinq sens, la vue est celui - lorsque l’on a affaire à des personnes un tant soit peu conventionnelles au niveau sonore et olfactif - qui perçoit le premier la figure incarnée.

Mais si l’apparence est le plus souvent ce que nous interprétons sciemment en premier, nous aurions tort de croire que c’est la première chose que nous percevons.

L’apparence en effet suit immédiatement quelque chose la précède dans notre âme : l’apparaître, et même plus précisément, l’apparition. Devant nos yeux, ce surgissement de l’être, de l’existence d’un être est comme antérieur à sa forme précise. On s’en rend davantage compte en remarquant quelqu’un de très loin dans le désert. La présence d’un être vivant nous émeut alors plus que ses atours. Ce surgissement devient de plus en plus caché, sans pour autant s’amoindrir, lorsque nous nous rapprochons, car alors l’apparence subjugue davantage notre discours interne.

Son impact sur nous est loin d’être anodin. Pour preuve, à travers l’histoire, l’apparence a  hélas décidé du sort de beaucoup, à leur avantage ou désavantage. Beaucoup ont payé de leur vie de n’avoir pas plu, de n’avoir pas correspondu à tel ou tel canon. Beaucoup se sont détruits et même supprimés pour n’être pas parvenus à atteindre un idéal... « La beauté sauvera le monde » lit-on dans L’Idiot de Dostoïevski, mais de quelle beauté parle-t-on... surtout lorsque l’on sait que parmi les plus grands tortionnaires et "épurateurs", on en trouve qui l’étaient précisément au nom d’un idéal esthétique. Si la prudence est donc de mise, ce n'est pas pour autant qu'il faille aussitôt approuver ceux qui en ont savamment déduit que la laideur sauverait le monde.

Pour les Anciens, la question de la beauté différait selon que l’on considérait la femme ou l’homme. Dans le premier cas, on parlait de venustas, et dans le second, de dignitas. La nuance est intéressante, car si la beauté féminine - pour se placer sur un plan purement esthétique - va se jouer beaucoup au niveau des formes, celle de l’homme va émaner davantage de son attitude, de son maintien. D’où sans doute, pour observer un cas concret, la variété impressionnante de vêtements féminins que l’on rencontre à l’occasion d’un mariage, tandis que les tenues (ce mot a une connotation intéressante) masculines sont beaucoup plus indifférenciées. La fonction de la tenue est de rehausser la tenue. On pourrait presque dire que moins l’homme est différencié (prenez un groupe d’officiers d’un même corps en grand uniforme), plus l’effet produit est classe, tandis que si deux femmes ont la même robe, c’est le drame !

L’enjeu du vêtement se situe donc à des niveaux différents chez la femme et chez l’homme. De temps à autre j’observe, amusé et curieux, mes amies se complimenter au milieu d’une conversation sur tel ou tel petit chandail ou tel ou tel short de sport, ou encore s’inviter à faire un détour pour voir la jupe achetée l’autre jour. Chez les mecs, si un gars vous complimente sur vos fringues, il y a fort à parier qu’un couteau à cran d’arrêt n’est pas très loin, qu’on se rappelle Belmondo dans Flic ou voyou ou Renaud dans sa chanson Laisse béton. Et un homme n’en invite généralement pas un autre pour lui montrer son cache-nez, mais plutôt sa guitare, sa moto, ou sa carabine à pétard, bref, ce qui confère une certaine aura destinée à alimenter la dignitas.

Lorsque je reviens d’un mariage, mes amies me demandent, empressées et un brin inquiètes, comment était la robe... Je confesse avoir eu parfois quelque peine à m’en souvenir, probablement occupé que j’étais à regarder le pommeau du sabre de mon voisin, ou à écouter le chant de sa grosse voix grave. Mais maintenant que je suis plus avisé, je regarde la robe en me concentrant... ce qui toutefois est encore insuffisant puisqu’il me faudrait à présent les termes techniques pour la décrire...

Mais je n’ai parlé ici que du vêtement, et encore, je parle sous caution, car nous avons parmi nos rédactrices une grande spécialiste de la question.

Pour ce qui est du visage, on ne peut envisager (si j’ose dire) sa beauté de manière fixe et absolue. Elle est indissociable de bien des choses... l’être humain dégageant bien davantage que sa simple surface.

Prenez par exemple tel visage d’une personne que vous voyez pour la première fois en soirée. Croyez bien que vous ne le verrez plus de la même façon à mesure que vous connaîtrez davantage cette personne. En effet, pour un même visage, son apparition est totalement différente selon la personnalité qu’il manifeste. Telle animation des traits, tel mouvement de ses parties, ou au contraire telle fixité de l’ensemble, vous paraîtront soit ridicules et grimaçants s’ils sont peu ordinaires ou discordants avec ce que l’on attend d’une personnalité donnée, soit à l‘inverse réjouissants, lumineux, rassurants, s’ils expriment harmonieusement une autre personnalité donnée. Ainsi, l’extravagance peut-elle être tantôt repoussante, tantôt attirante, et l’impassibilité tantôt glaçante, tantôt apaisante. Mais ces choses-là, on ne les voit pas au premier regard, et un visage nous laissant indifférent peut avec le temps devenir magnifique, tandis qu’un visage séduisant peu au contraire s’affadir...

Et au-delà de l’harmonie entre les traits, leur mouvement et le caractère, entre l’être et son paraître, il y a encore beaucoup de choses et de subtilités qui font le charme unique de chaque être humain : la démarche, l’intelligence, l’éloquence... il y a tant de choses qui rachètent heureusement, et totalement à notre insu, nos complexes sur le physique, et invitent à nous contempler au-delà.

Parlons-en de cet au-delà. « La coquetterie ne va bien qu’à la femme heureuse... » cette citation de Balzac touche un point fort juste, à savoir que le fard et le maquillage n’embellissent pas, mais rehaussent et mettent en valeur une beauté déjà présente. Par conséquent, il y a risque que les traits de l’amertume ou de la tristesse (tristesse toutefois à laquelle il manquerait un certain courage) transforment le maquillage en un grimage peu avenant...

Par conséquent, la première opération beauté à viser est celle de l’intériorité, cette beauté intérieure que l’on a tort d’opposer à celle extérieure puisqu’en définitive celle-ci n’est transfigurée que par celle-là, et qu’une figure sans grâce peut puissamment rayonner pourvu que se voie à travers les yeux qui sont la lampe du corps, la lumière qui inonde une âme, tandis que ses ténèbres peuvent ruiner la plus noble face. Qu’on se souvienne de cette anecdote - légendaire ou non, en tout cas édifiante - qui raconte que Léonard de Vinci peignant La Cène, trouve un jour le modèle idéal pour Jésus parmi les choristes d’une église, puis, des années plus tard, tombe enfin dans la rue sur un débauché qui ferait un modèle convenable pour Judas, avant que ce dernier, bouleversé, ne lui avoue qu’il avait un jour servi de modèle pour le Christ... Voilà qui a de quoi faire réfléchir.

La beauté intérieure jaillissant au-dehors, bien plus efficacement que la séduction, tend non pas à capter mais à inspirer le respect. N’avez-vous jamais été fixé(e) par des yeux dont on a l’impression qu’ils lisent en vous ? Peut-être parce qu’ils vous regardent réellement vous, au lieu de se regarder à travers vous.

Cette opération beauté intérieure implique paradoxalement de se dépouiller de la part de vanité qui pouvait l’avoir motivée au départ, puisque pour l’atteindre véritablement il faut abandonner tout retour sur soi. Alors la beauté devient non plus piège à papillons mais ce qu’elle est quand elle est ordonnée, à savoir don gratuit, poésie, surabondance, lumière.

Jésus était-il beau ? Pour certains, oui, pour d’autres, pas nécessairement. Pour ma part j’aime à croire qu’Il l’était, même s’Il devait le tenir par-dessus tout de Sa lampe intérieure, mais pas que... J’aime à croire que s’il est venu revêtir notre condition et choisir la plus humble de toute, dans la pauvreté et la vulnérabilité, Il n’a cependant pas renoncé à apparaître en beauté et majesté. Comme pour montrer quelque part que ce que nous appelons figure « laide » ou « commune » n’était pas aux yeux de Dieu une disgrâce qu’il fallait aussi racheter en l’assumant. Cette perfection de la forme ne devait pas davantage impliquer pour Lui la reconnaissance d’un manque chez des perfections moindres, de même qu’il y a des fleurs moins belles que d‘autres, et néanmoins qui pourrait dire qu’il manque ceci à l’une et que celle-là est plus achevée que l’autre ? D’autre part, la beauté du Christ pouvait être offerte à tous, devenir celle de tous ceux qui forment Son Corps. Enfin, et comme disait l’une de mes amies, Il fallait aussi qu’Il soit le Beau pour pouvoir être le Défiguré...

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