Être en paix : concept zen ou défi vivifiant ?

Le fruit de l'esprit que nous sommes invités à découvrir ce mois-ci est la paix. Vaste sujet, grand concept devant lequel une question m'a taraudée:


Est-ce que, profondément, je désire la paix ? Cela n'était pas si évident. Trois choses me sont venues en tête, qui semblaient apparemment m'empêcher de devenir, avec toute ma volonté, artisan de paix.


Premièrement, il m'a semblé que Jésus, par la voix de Saint Paul, était un peu ironique de nous faire rechercher la paix, lui qui a choisi la Croix, qui nous invite au combat spirituel, qui a dit :

"Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère." (Luc, chap 12, v. 51-53)

Comment désirer la paix après une telle lecture ? Quelle est cette paix dont Jésus est pourtant le Prince (Isaïe, chap 9, v. 6) ?


Deuxièmement, j'ai trouvé qu'il était bien difficile d'apercevoir la paix au milieu de mon quotidien de maman, souvent fait de colères d'enfants, de punitions, d'angoisses pour la santé des uns ou des autres, d'incompréhensions, parfois, au cœur du couple, de malentendus amicaux, de remises en question. Alors, au cœur de toutes ces émotions, comment pouvais-je moi aussi être appelée à la paix ?


Enfin, je me suis demandé si la paix était destinée à tous, à tous les tempéraments et si elle n'était pas réservée aux saints au soir de leur vie, aux sages, aux grands experts de la gestion des émotions, aux chevronnés de l'équilibre, de la mesure et de la prise de recul. En effet, je fais partie de celles (et ne pense pas être la seule) qui aiment se sentir vivre, fusse au prix de tempêtes... De celles qui aiment les grandes déclarations, qui aiment la passion qui fait chavirer l'âme, qui aiment les réconciliations larmoyantes et intenses, qui aiment se sentir émues de manière impromptue et qui paradoxalement, recherchent l'harmonie, la sérénité, au cœur d'une vie souvent trop stressante... Ainsi, comment pouvais-je moi aussi prétendre à devenir une femme paisible ?


J'ai alors compris que ma conception de la paix était sans doute un peu pâle, en particulier lorsque je suis tombée sur ces mots de Marie Noël :

" La Paix : le Royaume de Dieu.
Ce ne sont pas les dolents mais les violents qui l'emportent.
La Paix de l'âme est une rude guerre.
La Paix n'est pas tranquillité ni doux sommeil.
La Paix est domination.
La Paix est victoire. Combien rare ! "
(Marie Noël, Notes Intimes)

Les mots sont forts mais éclairants. Pour désirer la paix, il me fallait mieux l'apprivoiser et laisser de côté ce vêtement sans grâce dont je l'avais revêtue.

Non, la paix n'est pas ce "bien-être" qu'on nous vend à tous les coins de réseaux sociaux; non être paisible n'est pas un mode de vie « à la cool », « zen », ou bien l'immanquable résultat de l'éducation dite positive; non, la paix n'est pas un concept à la mode, mélange de tolérance et de compromis; non la paix n'est pas un statu quo momentané au cœur d'une vie pourtant menée par l'agitation et l'inquiétude. "La paix est victoire". Victoire sur nos manques de charité qui conduisent aux conflits, victoire sur nos manques de confiance qui conduisent à l'angoisse, victoire sur nos indélicatesses qui détruisent l'harmonie.


La paix n'est donc pas un état d'esprit dans lequel se plonger mais le résultat d'une quête, un joyau dont la recherche suppose sacrifices, prière et confiance. Elle est le trophée ultime :

« Heureux les artisans de paix, ils seront appelés Fils de Dieu. » (Mt, chap 5, v.9)

La paix du cœur devient donc très désirable si elle est ce "chemin tout droit vers la vie éternelle" (Juan de Bonilla, XVIe), destinée à tous, qui apporte l'harmonie profonde, et qui permet de remettre à leur juste place émotions et passions, nous rendant alors dociles à l'Esprit Saint.



Après avoir découvert la paix sous un autre jour, il m'a semblé que, sur ce chemin vers elle, je devais passer par deux étapes essentielles :


- Il me faut comprendre que la paix ne peut advenir si je ne suis pas intimement persuadée de l'amour de Dieu pour moi. Désirer la paix suppose de retrouver une attitude de petit enfant, ce tout-petit qui vient de naître, qui dort contre sa mère et devant lequel nous nous émerveillons en nous exclamant : "Qu'il est paisible !" Pour conquérir la paix, il faut se redire sans cesse que Dieu est parfaitement Souverain sur les contingences de ma vie :


"Ne vous inquiétez de rien, mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, dans une attitude de reconnaissance. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce que l'on peut comprendre, gardera votre cœur et vos pensées en Jésus-Christ." (Philippiens, chap 4, v. 6-7)

Je peux demander la grâce de l'abandon, de la patience et de l'espérance pour trouver remède à l'angoisse, à l'inquiétude, à l'incertitude, pour trouver réconfort face aux manquements des autres qui me font souffrir : « Je dois faire ce qui me revient pour aider les autres à s'améliorer, paisiblement et doucement, et remettre tout le reste au Seigneur qui saura tirer profit de tout. » (Jacques Philippe, Recherche la paix et poursuis-là) et, surtout, pour faire face à mes propres manquements et imperfections :

"Du reste, nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés conformément à son plan." (Romains 8.28) et Saint Augustin de rajouter "Etiam peccata" : même le péché !


- Accepter le combat spirituel : « Sans guerre, il n'y a pas de paix » disait Sainte Catherine de Sienne. Accepter de s'en aller au combat pour en faire une occasion de conversion, pour connaître la paix comme victoire.

« Le combat spirituel du chrétien, s'il est rude parfois, n'est en aucun cas la lutte désespérée de quelqu'un qui se bat dans la solitude et à l'aveuglette sans aucune certitude quant à l'issue de cet affrontement. Il est le combat de celui qui lutte avec la certitude absolue que la victoire est déjà acquise car le Seigneur est ressuscité. » (Jacques Philippe, Recherche la paix et poursuis-là).

C'est « cette paix intérieure qui lui permet de lutter non avec ses propres forces qui seraient vite épuisées, mais avec celles de Dieu. » (Jacques Philippe, Recherche la paix et poursuis-là). La paix est l'enjeu même du combat et s'acquiert par la persévérance dans la charité et la justice. La paix n'est donc pas l'absence de souffrance mais le consentement à cette dernière.


Ainsi, puissent nos âmes, au cœur de nos quotidiens intranquilles, désirer ardemment cette paix, indispensable à la vie chrétienne, à l'harmonie des familles et à la construction d'une société juste. Elle est profonde, bien plus que le bien-être ou la tranquillité. Elle est puissante car fruit de l'Esprit, cadeau du Ressuscité. Elle est exigeante car suppose l'abandon. Nos eaux pourront donc être agitées, nos émotions fortes, intenses, nos quotidiens incertains, nos imperfections récurrentes mais au fond de l'océan demeurera ce calme salvateur des âmes qui veulent dire avec Sainte Thérèse d'Avila :

"Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante, tout passe, Dieu ne change pas, la patience obtient tout ; celui qui possède Dieu ne manque de rien : Dieu seul suffit. Élève ta pensée, monte au ciel, ne t'angoisse de rien, que rien ne te trouble. Suis Jésus Christ d'un grand cœur, et quoi qu'il arrive, que rien ne t'épouvante. Tu vois la gloire du monde ? C’est une vaine gloire ; il n'a rien de stable, tout passe. Aspire au céleste, qui dure toujours ; fidèle et riche en promesses, Dieu ne change pas."