Eloge de nos existences imparfaites




Il fait encore nuit lorsqu’il referme derrière lui la porte d’entrée de son foyer, sa sacoche à la main, ses clés de voiture dans l’autre, et qu’il part sous d’autres cieux, loin des soucis familiers de la maison. Un méchant réveil l’a extirpé de son sommeil bien trop tôt, et une fois tiré du lit, il s’est arrêté quelques secondes pour écouter les respirations des siens autour de lui. Tout le monde dort encore.


Que trouvera-t-il à son retour ? Une bande d’enfants fatigués de leur journée dans une maison où il est difficile de faire un pas sans se blesser sur un minuscule lego, de se prendre les pieds dans un tas de manteaux qui n’ont pas été rangés, de sentir le brûlé et de se précipiter, à peine arrivé, pour ouvrir le four ou un gratin de légumes a cuit trop longtemps. Il entendra crier là-haut, parce que l’un refuse de venir au bain et que l’autre a essoré son gant de toilette hors de la baignoire, - il y a de l’eau partout ! – et le petit dernier pleure sur la table à langer, il est fatigué aussi et ne voulait pas dormir…


La mère peste, se fâche, elle est à cran. Ses petits ne sont pas autonomes, ou s’ils le sont, ils n’écoutent rien. Elle applique à la lettre les conseils qu’on lui donne : lâcher prise, prioriser, mais elle sature de ne pas avoir de soupape. Il suffit qu’une sieste saute pour cause de dents qui sortent ou de nez qui coule, et la voilà de mauvaise humeur pour le reste de la journée.


Et le voici, lui, bousculé entre différents sentiments: à la fois tout penaud d’arriver visiblement trop tard, mais intérieurement content de sa journée de travail. Il sourit timidement, les enfants l’aperçoivent : cris de joie ! Les contrariétés sont vite oubliées : on va dans le bain de bon cœur, les chagrins cessent subitement, et la mère retourne à son tout petit qu’elle peut enfin mettre en pyjama.


Qu’il est fragile et précaire, cet équilibre ! Peut-on réellement parler d’équilibre ?


Lui aimerait se reposer lorsqu’il rentre le soir. S’asseoir, lire, décompresser, écouter le silence. Parfois les journées de travail ne se passent pas bien. Il faut alors enchaîner sur ce tunnel vespéral, sans patience, sans énergie.


Elle est pleine de sa journée, où mille et mille tâches se sont succédées. Quand il lui demande « Alors, qu’as-tu fait aujourd’hui ? » elle soupire. Comment te dire tout ce que j’ai fait… Je ne vais pas détailler touts ces actes, et puis je n’ai pas envie de parler de ce travail ingrat si peu reconnu et valorisé.


Leurs besoins se court-circuitent. Ils aspirent tous les deux à un peu de repos, de calme, et pourquoi pas à se retrouver ensemble ?


Cet article est un éloge.

Un éloge des vies imparfaites et des existences tendues.

Un éloge du courage.

Un éloge de la simplicité volontaire.

Un éloge de la faille humaine, celle qui laisse l’âme vagabonder parfois trop loin, mais toujours vers Lui.

Un éloge de l’amour, cet amour qui se bonifie avec le temps, parce que du perfectionnisme, on passe à l’humilité grâce à la paternité et à la maternité, qui érodent nos personnes. En tant que parents, nous revoyons nos ambitions à la baisse. Nous acceptons l’échec. Nous trouvons comment rebondir, comment apprendre, comment grandir. Nous consentons à être ce que nous sommes.

Un éloge du quotidien, cette seconde peau que nous aspirons parfois à fuir, mais qui condense tant de petits riens insignifiants : un fou rire, un café chaud, une chanson qu’on aime, un regard à la fenêtre, une bonne odeur d’oignons que l’on cuit à la poêle, le ronronnement d’une cafetière ou d’une machine à laver, un merci gratuit, une conversation rigolote que l'on surprend entre deux enfants, une lettre inattendue…


Vouloir vivre une autre vie, c’est s’infliger une torture intellectuelle violente : en cherchant où je pourrais être heureux, quand je pourrais être heureux, je disparais littéralement de l’instant présent. Je néglige l’autre, celui qui est en face de moi, à qui je donne sa purée, à qui je fais faire ses devoirs, ou bien cet unique autre qui, timidement, dans une caresse ou un baiser effleuré, n’ose m’avouer son désir de se donner à moi et de me recevoir dans l’intimité, alors que je n’ai qu’une envie, c’est qu’on me laisse dormir tranquille !


Nous sommes dans un monde où il faut trouver des solutions à tout. Le moindre problème est vu comme quelque chose à éliminer, la moindre blessure doit être absolument guérie : nous voulons des vies cautérisées, sans souffrance.


Nous sommes dans un monde où l’on pense tout haut. Tout se dit. On spiritualise, on fait de la psychologie de comptoir. On oublie que certaines choses n’ont pas de réponses. A la moindre question, au moindre doute, on consulte google, un professionnel de santé, on fait une thérapie, un achat compulsif, ou on va boire un verre. Pas question de se retrouver seul.


Nous sommes dans un monde oùl’on reporte son bonheur à demain. Demain, je ferai ceci, je ne ferai pas cela. Quand le petit fera ses nuits, ça ira mieux. Quand nous aurons acheté une maison, on sera heureux. Quand les enfants ne seront plus malades, que la vie sera moins chère, quand j’aurai repris le sport…


Tout est dit dans les deux citations qui suivent. Je suis pour une philosophie du quotidien. Non pas le "Hakuna Matata" du Roi Lion, ni le "Carpe Diem" d'Epicure. Epicure parle de "profiter" de l'instant présent. Profiter, c'est tirer profit. Je préfère "savourer". Savourer, c'est une perpétuelle découverte. Quand on croque un morceau de pomme, à la toute première bouchée, on ne sait pas ce sur quoi on va tomber. Mais on savoure. Et si la pomme est mauvaise, on en rira.


Nous n'irons pas au ciel sans passer par le quotidien, par la banalité de tous les jours. Nous ne serons pas saints en voulant nous détacher de ce concret qui nous ancre les pieds dans la terre. Dieu est là, jusque dans nos craquages les plus humiliants, dans nos désirs de défenestrer nos enfants, dans nos envies de fuite. Dieu est là et c'est là qu'Il nous attend.

« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. »
Psaume 89


« Celui qui manque trop du pain quotidien n’a plus aucun goût au pain éternel. »
Charles Péguy, Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc

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