Consuelo de Saint Exupéry (1901-1979) partie 1



« La relation Consuelo-Saint Exupéry est fondamentale pour connaitre l’écrivain. Sans Consuelo, serait-il vraiment Saint Exupéry ? » (préface p18).

« De Consuelo on ne parle guère, occultée, niée même : après tout elle n’est pas indispensable au mythe organisé, même si elle détient beaucoup de clés. Elle n’est pas désirable non plus dans le décor, elle tranche trop dans l’histoire héroïque et aristocratique de Saint Exupéry. Maltraitée par ses biographes qui savent peu de choses de sa vie […] elle est réduite à l’image de la femme objet, de l’infidèle, de la coquette. Bref, elle fait, pourrait on dire, désordre dans le mythe. » (préface, p13).


En cherchant de quelle femme je pourrais vous parler aujourd’hui, j’ai pensé à Consuelo. J’aime cette femme, j’aime son caractère, j’aime l’épice qu’elle a mis dans une vie qui aurait pu être fade, de conquête en conquête, d’hôtel en hôtel, j’aime l’amour inconditionnel qui l’unissait à Antoine de Saint Exupéry, amour souvent incompris ou méprisé par certains. Sans doute des « grandes personnes ». J’aime la magie qui s’échappe de son prénom espagnol. Consuelo. Qu’aurait pensé Antoine de Saint Exupéry s’il avait su que son dernier chef d’œuvre, allégorie de sa vie avec Consuelo, avait été décliné en lampe, kleenex, tee shirt, foulard, livre de grammaire, de mathématiques, de lecture, torchon, plateau, poster avec éternellement une seule ou deux de ses phrases extraites du livre et plaquées sur fond larmoyant d’étoiles et de roses ? Le Petit Prince est bien plus qu’un joli poème où l’on apprend que « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Pour le comprendre, il faut connaitre son auteur. Et pour comprendre son auteur, il faut connaitre Consuelo. Comprendre la rose pour donner du sens au Petit Prince.


Consuelo Suncín Sandoval

Consuelo nait au Salvador, petite république sud-américaine coincée entre le Honduras et le Guatemala, le 16 avril 1901. Son père fait partie de l’élite des propriétaires terriens, et sa mère guatémaltèque et fervente catholique, fait élever sa fille dans la plus pure tradition espagnole. Consuelo reçoit de ses parents une éducation assez stricte, teintée de religion chrétienne et de dévotion populaire, dans un pays de soleil et de fleurs. Elle grandit dans une atmosphère tropicale, pleine de musique et de couleur, où l’on rit fort avec toujours une histoire à raconter. Où qu’elle soit, Consuelo conservera cette âme salvadorienne, tournée vers les tropiques, qui lui sera une force pour les heures sombres. Des années plus tard, son célèbre époux raffolera de ses histoires d’enfance, quand elle était petite fille au Salvador.

« Toujours dans leurs moments de paix et de bonheur, Saint Exupéry lui faisait raconter des histoires d’El Salvador […] quand je suis parmi les étoiles, et quand je vois au loin une lumière, que je ne sais pas si c’est une étoile ou une lampe sur la terre qui me fait des signaux, je me dis que c’est ma petite Consuelo qui m’appelle pour me raconter des histoires, et je t’assure que je me dirige vers le point de lumière. » (préface, p15).


L’indépendance

Devenue une jeune fille brillamment diplômée, à 15 ans elle obtient de ses parents l’autorisation de poursuivre des études supérieures à l’Ecole des Beaux Arts de San Francisco, révélant un talent pour la peinture et la sculpture. Là elle rencontre Ricardo Cardenas, jeune officier mexicain qui lui plait autant qu’il représente pour elle une perspective d’indépendance, notamment vis-à-vis de ses parents qui ont déjà un bon parti à lui présenter.

A 21 ans elle décide d’épouser Ricardo, mais ce mariage, peu sérieux, ne dure pas un an. Eprise de liberté, très au fait des idéaux de ces années « folles », elle s’inscrit à la faculté de droit de Mexico afin de devenir journaliste, tout en continuant à peindre, guidée notamment par le célèbre Diego Rivera.


Premier coup de foudre

En 1926, Consuelo se rend à Paris, considérée à l’époque comme la capitale artistique et littéraire du monde. Rapidement elle fréquente de grands artistes à la mode comme Kees Von Dongen, et c’est chez lui qu’elle rencontre Enrique Gomez Carrillo, un écrivain et chroniqueur guatémaltèque que le Tout Paris s’arrache. Consul d’Argentine à Paris, il est fasciné par la jeune salvadorienne autant qu’elle admire le journaliste reconnu. Quelques mois après leur rencontre, en décembre 1926, ils décident de se marier.

Avec Enrique, la jeune femme fréquente le monde culturel et artistique parisien, ces artistes qui ont voulu effacer les horreurs de la Grande Guerre par la folie, l’absurdité et la grande liberté qu’ils insufflent à leurs œuvres, de Colette à Oscar Wilde, d’Anatole France à André Breton.

Mais en novembre 1927, Enrique s’affaiblit brutalement puis décède d’une embolie pulmonaire, dans leur propriété de Nice, le 29. Consuelo, seule, veuve à 26 ans, est effondrée. « C’était mon maitre, c’était tout mon monde… »

Enrique n’est pas oublié par l’intelligentsia mondiale. En aout 1930, Consuelo est conviée par le gouvernement argentin à une série de réceptions, en tant que veuve du célèbre écrivain. Dans le paquebot qui traverse l’Atlantique, elle rencontre l’écrivain français Benjamin Crémieux, qui une fois débarqué à Buenos Aires, insiste pour lui présenter un bon ami, l’aviateur Antoine de Saint Exupéry.


« Vous verrez, vous m’épouserez »

Immédiatement hypnotisé par cette petite femme aux yeux de feu et au caractère affirmé, l’extravagant pilote de l’aéropostale lui parle d’étoiles, la retient, tente de la séduire, elle qui n’aime pas voler et ne comprend pas ce que lui veut ce géant brun aux propos étranges. Consuelo lui répète qu’elle n’aime pas les avions, mais il est impossible de résister à Saint Exupéry qui veut l’emmener voler. Et la nuit même de leur rencontre, en plein vol, il lui demande de l’épouser. Consuelo, qui ne le connait que depuis quelques heures et porte toujours en son cœur la douleur de son veuvage, s’en étonne. Il sourit.

Reparti en vol, Antoine de Saint Exupéry lui envoie des lettres folles d’amour et de poésie, plus de 80 pages, qui donneront plus tard naissance à Vol de Nuit. A son retour, enfin, face à tant d’amour, elle accepte de l’épouser. Et pendant la nuit de leurs fiançailles, sur le terrain d’aviation, alors qu’à sa demande elle fête leurs fiançailles avec leurs amis, Antoine est absent, reparti en mission pour la nuit.


En septembre 1930, en Argentine, tandis qu’une révolution éclate, Antoine multiplie les allers-retours et les déclarations enflammées. Consuelo, elle, écrit et raconte tout ce qu’elle voit, témoin direct des évènements qui bouleversent l’Argentine, de plus en plus étourdie par la folie de son fiancé volant. Chaque jour il lui écrit. « Lui, le Chevalier Volant, m’offrait tout, son cœur, son nom, sa vie. Il me disait que sa vie était un vol, qu’il voulait m’emporter […] il croyait que ma jeunesse pouvait résister aux surprises qu’il me promettait : nuits sans sommeil, changements imprévus, jamais de bagages, rien d’autre que ma vie suspendue à la sienne. »

Perdue avec un cœur agité dans une ville en feu, Consuelo se tourne vers le Dieu de son enfance. « C’était Lui seul qui pouvait adoucir cette blessure qui venait de s’ouvrir dans mon cœur. » Elle se rend dans une église et y trouve un prêtre de ses amis qui la rassure sur Antoine.


La fiancée de Monsieur de Saint Exupéry

Peu à peu Consuelo laisse tomber ses défenses et se surprend à être heureux avec son fiancé des airs. Le 27 septembre Antoine loue une maison, sa mère annonce sa venue, Consuelo a dit oui, ils vont se marier, ils sont heureux. Sur cette période, Consuelo dira « quand on cherche au fond de soi même le merveilleux, on le trouve. Je pourrais dire, en chrétienne, quand on cherche le divin… on parvient à le trouver ».

Parfois, Antoine s’enferme dans un bureau pour écrire, et sa petite fiancée, qui commence à le connaitre, lui interdit d’en sortir avant d’avoir écrit au moins cinq ou six pages. « A quand le mariage ? » On attend toujours Madame de Saint Exupéry Mère, et bientôt Consuelo apprend que la famille de son fiancé se renseigne sur ses origines à elle, au Salvador. D’autres amis lui reprochent de trahir la mémoire d’Enrique. Ils veulent se marier, ne plus être scandaleux pour la bonne société, mais Antoine souffre de l’absence des siens, et Consuelo, par amour, accepte de reporter encore le mariage.

Mais lasse, épuisée, en janvier 1931 elle finit par prendre une place de bateau et rentrer en France. Elle a compris, la famille Saint Exupéry ne l’acceptera jamais, elle ne pourra pas épouser Antoine. Elle préfère rentrer là où elle se sent chez elle, retrouver ses amis de France et reprendre sa vie.


« Tout finit par s’arranger, il suffit d’attendre ! »

Mais Antoine vole comme un fou au-dessus du bateau, lui envoie des câbles, jure son amour et sa fidélité. Ils se retrouvent à Madrid, où les rejoint la mère d’Antoine. Si le mariage avec une étrangère va scandaliser la vieille et aristocratique famille de Saint Exupéry, elle les rassure

Les deux fiancés s’installent dans le Sud de la France, près de la famille d’Antoine basée sur la côte varoise. Consuelo est assez mal accueillie. N’a-t-elle pas « volé » le fils préféré, le frère adoré ? L’écrivain André Gide, ami de la famille, écrira « Saint Exupéry a rapporté de l’Argentine un nouveau livre (le manuscrit de Vol de nuit) et une fiancée. Lu le livre, vu l’autre. L’ai beaucoup félicité, mais du livre surtout… » Antoine vit extrêmement mal ce rejet de celle qu’il aime, il en tombe malade, il fulmine, Consuelo s’inquiète pour lui. Elle souffre beaucoup de cette situation mais tente par tous les moyens d’apaiser les ardeurs, de rejeter la colère de l’injustice.

« La mère de Tonio, seule, avec son intelligence peu commune et sa foi chrétienne, voulait uniquement le bonheur de son petit. » Marie de Saint Exupéry ne connait pas Consuelo, mais ne lui reproche pas son origine étrangère, et surtout ne conçoit pas que les deux amoureux demeurent amants. Si son fils aime Consuelo, qui l’aime en retour, alors elle veut les accueillir et leur permettre de se marier sous le regard de Dieu. Peu importe ce que dit la famille. Le 22 avril, grâce au soutien de sa mère, ils se marient à la mairie de Nice, et le lendemain 23 avril 1931, ils se marient devant Dieu au château d’Agay. Enfin.


Madame de Saint Exupéry

Après leur lune de miel écourtée à Porquerolles, (« je trouve cela idiot ! » disait Antoine), ils sont de retour dans leur maison de Mirador, près de Nice. Maintenant qu’elle est son épouse, Antoine ne veut plus qu’elle fasse la moindre référence à Enrique, ni même fasse les démarches concernant sa fortune qu’elle a reçue en héritage. Consuelo, tristement, accepte et obéit à son époux.

Elle le sait mélancolique, tourmenté, et invite les amis qui sauront l’animer et lui faire du bien. Elle s’applique à prendre soin de lui, à lui manifester son amour, à s’occuper de tout. Antoine lui lit et relit son manuscrit de Vol de Nuit afin d’avoir son avis, son aide, son soutien. Plus tard, Consuelo dira qu’elle le connaissait par cœur. Pour la publication, le jeune couple monte à Paris. Et dans les soirées mondaines, déjà, Consuelo voit les nuées de jeunes beautés qui papillonnent autour du géant poète et aviateur, qui a tant besoin d’être admiré. Elle le voit, ne dit rien, mais intérieurement, « mon sang espagnol se mit à bouillir ».


Un sacerdoce

« Ah ! c’est un métier, un sacerdoce d’être la compagne d’un grand créateur ! […] J’étais sotte. Je croyais que moi aussi, j’avais droit à de l’admiration pour son ouvrage. Je croyais que c’était à nous deux. Quelle erreur ! Rien n’est plus personnel à un artiste que sa création : même si on lui donne sa jeunesse, son argent, son amour, son courage, rien ne vous appartient ! […] Chaque femme dans le public, après une heure de conférence qu’il donnait, ne rêvait que d’être l’amie, la seule admiratrice compréhensive et fidèle de son auteur favori. Être l’égérie du pilote de Vol de nuit, du grand écrivain »

Le 4 décembre 1931, Vol de Nuit reçoit le Prix Goncourt. Consuelo admire et aime profondément son mari, mais souffre d’être « l’épouse », celle qui est raisonnable, qui doit l’arracher à ses admiratrices, qui le ramène chez lui. Mais Antoine allait seul à ses conférences, c’était pour appeler sans cesse Consuelo, tant son absence lui pèse.

Mais bientôt, l’aéropostale d’Argentine, dont Antoine était directeur, est dissoute. Il vit très mal ce chômage et les difficultés financières auxquelles il n’est pas habitué. Il faut toute la patience et l’amour de Consuelo pour qu’il ne s’enferme pas dans un bureau pour un travail alimentaire, mais se batte pour retrouver un emploi dans le ciel, car « sa route est dans les étoiles » lui dit-elle. « Oui, vous avez raison Consuelo, elle est dans les étoiles. Vous seule comprenez tout… »


« Nos maris avaient besoin de gagner contre la nuit ».

Et Tonio repart vers Toulouse, devenu pilote de ligne. Si Consuelo craint son absence, elle l’encourage dans cette voie. « Chéri, je suis heureuse. Je ne peux vous imaginer autrement que dans le ciel. Ai-je tort ? » Il faut déménager vers Toulouse. Il part toutes les nuits vers 3 heures, elle ne dort pas. Chaque nuit, lorsque son mari est en vol, Consuelo imagine le pire. Puis c’est Casablanca. « Nous étions aujourd’hui ici, demain ailleurs. J’avais l’impression d’être une fugitive. Son destin même, il ne le connaissait pas, moi non plus… Mais je ne regrettais rien. »

Lorsqu’il vole de jour, Consuelo appelle le radio, veut des nouvelles de son mari, savoir s’il a atteint ses escales, elle sait que de nombreux pilotes ne reviennent pas de ce genre de mission routinière.

Où qu’ils aillent, Consuelo et Antoine s’aiment, maladroitement parfois, mais sincèrement toujours. Parfois Consuelo s’énerve de son grand dadais de mari qui est au cœur de l’attention partout, et ne craint pas de lui faire des scènes en public, ce qui le fait rire. Mais toujours, dans l’intimité, il revient s’excuser et lui rappelle son amour.


La solitude

De retour à Paris, face aux absences répétées de son mari, en conférence ou en vol, Consuelo tombe dans une certaine mélancolie, d’autant qu’elle a rapporté du Maroc du sable dans ses poumons et souffre de crises d’asthme. Sa sœur arrive d’Amérique Centrale pour prendre soin d’elle, pendant qu’Antoine passe des heures au téléphone ou à Toulouse.

Bientôt Consuelo décide de prendre des leçons de pilotage, pour fuir Paris et se rapprocher de Tonio. Seule, se sentant abandonnée par son mari, elle se rapproche de plus en plus du poète André qui la soutient, reçoit ses confidences, et bientôt lui déclare son amour. Lorsqu’il comprend qu’il risque de la perdre, Antoine quitte tout, Toulouse, son téléphone, ses amis pilotes, et se précipite à Paris rappeler à sa petite Consuelo combien il l’aime et serait perdu sans elle. « Je suis restée pour la vie avec mon mari. Nous n’avons plus jamais reparlé de cette histoire. »


« Un miracle de sa destinée »

En 1933, Antoine et Consuelo se rendent à Saint Raphael, car il doit tester un prototype d’avion. L’écrivain pilote manque d’y laisser la vie, sous les yeux de son épouse. Presque noyé, inconscient, c’est grâce à l’ammoniaque que Consuelo avec dans son sac et dont elle lui frictionne les poumons qu’il reprend connaissance. Cet évènement marque durablement Antoine et Consuelo. « Il avait été comme mort. Il avait traversé la mort. Il la connaissait maintenant. »

Ils passent l’été chez sa belle mère, Consuelo est heureuse avec son Tonio près d’elle, elle ne veut rien de plus, mais lui rêve de partir, toujours partir… Il est approché par des journalistes, des agents, et réclame à Consuelo de sortir avec eux, sans elle… et toujours, elle accepte, elle veut qu’il soit heureux. Il part en voyage en Russie pour écrire. Et Consuelo reste, dans sa maison, et attend son retour.

Elle se remet à la sculpture, tout en sachant que son mari est décidément un miraculeux… L’avion qu’il devait prendre pour Moscou, le Maxime Gorki, s’est écrasé sans survivant. Mais Antoine avait décidé, sur un coup de tête, de partir la veille… « C’était encore un miracle de sa destinée ».


« Attendre, toujours, attendre… »

En 1934, face aux difficultés financières, il faut vendre la maison de Nice, Mirador, que Consuelo aimait tant. Et pendant qu’Antoine teste des avions en Russie et est reçu partout, Consuelo, à Paris, voit leur appartement saisi et tous leurs meubles mis aux enchères, pour impayés. Lorsqu’elle appelle Antoine pour lui raconter, il rit car il avait reçu l’avis de saisi plusieurs jours plus tôt et avait oublié de la prévenir. Cela ne fait rien, pour lui leurs meubles n’ont pas de valeur, ils repartiront de zéro. Et il lui demande de trouver un autre appartement. Consuelo ne dit rien.

Lorsqu’il rentre de Russie, il est encore plus célèbre et demandé partout. Être la femme d’un grand créateur… « Il fallait l’aider dans ses efforts, dans ses luttes, dans le pénible accouchement de lui-même, de ses livres, parmi tous les soucis de la vie quotidienne qui le harcelaient, et au milieu de tous ceux qui ne devinaient pas encore que quelque chose en son cœur parlait avec Dieu. »

Le désert

En 1936, Antoine rêve de battre le record Paris-Saïgon, malgré les cauchemars de Consuelo. A la fin de janvier, il prend son départ, face à la foule, aux journalistes, et au milieu, la petite Consuelo. Mais le troisième jour de son raid, tous les journaux publient en une « Saint Exupéry a disparu dans son raid Paris Saïgon ». Après des heures, des jours d’angoisse, enfin elle sait. Il est vivant. Quelques heures après son dernier message, il avait atterri en catastrophe au milieu du désert de Libye. Perdu, « bien plus isolé qu’un naufragé au milieu de l’océan » (Le Petit Prince), il tirera de cette expérience son ouvrage Terre des hommes, et racontera que c’est en pensant aux yeux de sa femme qu’il trouva la force de se sauver.

A Marseille, face au bateau qui rapatrie Antoine, au milieu des journalistes, Consuelo n’en peut plus de larmes. Antoine, toujours moqueur, leur lance « Messieurs, photographiez mon épouse, elle n’est pas belle à voir aujourd’hui, elle a sa grande tempête ! » Et il la serre dans ses bras, lui promet qu’il ne la quittera plus, qu’il lui fera voir ce désert qui l’a épargné, qu’elle ne doit plus pleurer.


Seule

Où qu’ils se rendent, les foules se déplacent pour lui, réclament des autographes, une parole, un geste. Consuelo est jalouse, comme folle, elle veut qu’il ne soit qu’à lui, et ne supporte pas de le voir charmé de tous côtés. Elle le sait, mais n’y peut rien.

Mais quand Antoine l’oublie quelques semaines dans les bras d’une autre, elle n’en peut plus, elle part cacher son chagrin en Suisse. Elle n’a plus envie de rien. Saint Exupéry, qui travaille sur un film, revient, encore, lui demande pardon, pleure, la supplie de revenir. Il prend soin d’elle, veut lui redonner le sourire, écrit toujours, bien sûr, mais jamais sans lui faire lire et avoir son avis…

Consuelo ne supporte plus leur vie de nomade, aussi Antoine s’offre pour eux deux un immense appartement place Vauban. On y trouve toujours des amis de passage. Et les femmes disent toujours au maitre d’hôtel « je ne suis pas invitée, mais je connais très bien Monsieur ». Consuelo voudrait plus d’intimité, plus de silence, plus de moment à deux. Mais Antoine, poète, pilote, écrivain, a besoin d’activité et d’entourage. Et toujours lorsqu’il rentre, en jetant les yeux sur cette épouse qu’il adore, il noircit des pages de mots magiques qui tombent directement des étoiles.

(à suivre)


Source : Mémoires de la rose, Consuelo de Saint Exupéry, Plon, 2000, Paris.