Ce que voient les femmes...

Un jour mon esprit s’en allait à une soirée, éperonnant un corps las mais encore docile. J’étais loin de me douter que j’allais en m’y rendant faire une découverte majeure. Il s’agissait en effet, du rapport à une chose si partagée que songer qu’il puisse en exister un autre paraissait au-delà du bon sens. Je parle ici de la perception féminine de l’espace. Peut-être cette histoire était-elle purement anecdotique, mais elle rejoignait, et du même coup éclairait, beaucoup d’autres indices épars glanés au hasard sur ma route.

J’entrai ce soir-là chez mes hôtes et procédai comme de coutume à un examen visuel « exhaustif » de la situation :

  1. Le casting : a priori quelques nouveaux prénoms à retenir [Mode concentration on].

  2. Les bouteilles sur la table basse : pas trop de redondance avec ce que j’ai apporté. Ratio solide/liquide honnête ; faudra faire attention à pas trop grignoter à l’apéro.

  3. Le siège le plus en accord avec mon humeur du moment, si possible avec l’option accoudoirs rebondis pour taper dessus en m’esclaffant.

  4. Fin de l’analyse visuelle de la pièce.

Jusque-là, pas trop de surprises, étant déjà averti des subtilités courantes rencontrées en société mixte. Et d’abord celles de la conversation. Je remarquai notamment la facilité qu’avaient mes amies à lancer des sujets, à en changer complètement, à se donner la réplique, à rebondir et renchérir dans un flux continu comme s’il s’agissait d’un exercice d’improvisation sans faute, mais ce n’est pas du tout le sujet de cet article...

Vint le moment de se mettre à table, et c’est alors que la révélation tomba du ciel comme la foudre. Tout d'abord j’appris au cours du repas que les femmes avaient un champ visuel un peu plus étendu que celui des hommes. La chose me parût curieuse, fantaisiste, car je ne leur trouvais pas plus de strabisme divergent que chez nous. Mais bon admettons ; par ailleurs, plusieurs fois j’avais entendu que les femmes étaient réceptives à davantage de couleurs, ce que j’ai moins de difficulté à croire, étant donné leur charisme, leur affinité avec celles-ci, dont j’ai de récents exemples.

Mais je sentis s’ouvrir en moi des abîmes lorsque notre interlocutrice se mit à partager son avis sur le plastique translucide qui emballait la plante verte près de la fenêtre... Comment donc retient-on ce genre de détail? Quel plastique? Quelle plante? Quelle fenêtre? Remonta alors d’outre-tombe le souvenir diffus d’une plante (était-ce deux?) près de la fenêtre, captée du coin de l’œil telle l’ombre d’un phosphène aussitôt pétrifiée comme un fossile dans l’inconscient de ma mémoire. Je tournai la tête et constatai que la plante était bel est bien emballée dans du plastique. Je regardai mon voisin qui avait un sourire réflexe, sans doute aussi déconcerté que moi.

Et notre gente dame, visiblement très amusée, de nous réciter par cœur et avec assurance l’inventaire de toute la déco de la pièce. Au fur et à mesure de ce déballage rigoureusement exact (j’imagine), les objets que j’avais sous les yeux sans les voir surgirent un à un du néant, m’environnèrent dans un tourbillon, dansant, ricanant. Je tournai la tête dans tous les sens, affolé, me découvrant cerné, épié par ces cadres, ces ribambelles, ces bibelots de tout genre, ces étagères de bouquins, même ces fauteuils que j’avais pourtant cru repérer... sans les voir non plus. Un énorme meuble surgit même derrière moi. Juste ciel.

Cette anecdote m’a rappelé une conversation en montagne avec un padre quelques semaines auparavant, et qui semblait dire qu’une femme s’imprégnait de l’ambiance du lieu dans lequel elle se trouvait ; son propos s’ensuivait d’un développement sur la question. De fait ce soir-là, j’avais pu constater en live le degré d’imprégnation... et à quel point ma perception pouvait être différente, sans doute un peu moins spontanée, plus ordonnée à un objectif, (plus logique?) ou du moins devant être planifiée à l’avance comme si j’allais au cinéma. Heureusement la splendeur de la création divine est encore suffisamment grandiose pour m’arracher à mes pensées, lorsque les rais enflammés du soleil couchant interceptent soudainement mes yeux pour les tourner vers le ciel vespéral tout d’argent et d’or rose. La tête dans les nuées embrasées, je ne vois plus du coup où je mets les pieds, je suis monotâche dans la contemplation.

Autre anecdote. Amateur d’alpinisme, je discutais ascension avec une amie passionnée de montagne, et lui demandais si gravir des 8000, crever de froid et de manque d’oxygène ne la faisait pas triper? À ma grande stupéfaction elle me répondit que non, ajoutant avec bienveillance que c’était typiquement un délire de mec. Ce qui l’attirait a priori c’est la vue, la splendeur du panorama. Je suis tombé de mon canapé, et ai vite ravalé mes 8000 idiots, tout penaud. Un sommet, c’est pas juste un dragon à terrasser semble-t-il... ça fait effectivement un beau belvédère... gravir le Toit du monde quand il fait un temps pourri? Quel intérêt? Laissons ce débat.

Mmmmh, cette histoire de perception m’a fait réfléchir. Pour revenir au contexte d’une pièce, ne serait-ce que chez moi, s’il arrive dans le flux de la conversation que l’on me fasse une remarque sur tel ou tel cadre ou telle ou telle lampe, je me sens comme quelqu’un que l’on tire du sommeil, désarçonné par cette irruption sans préavis de l’environnement immédiat dans un dialogue par essence ouvert aux potentialités de l’horizon. Quel cadre? Ah oui tiens c’est vrai qu’il y en a un là... L’homme est saisi par la vision avant de l’être par le visuel.

De même, au terme d’une mission pro, suis-je capable de me remémorer le chemin que j’ai pris pour aller au bureau, tous les jours, année après année?... la couleur de cet immense bâtiment?... la silhouette des lampadaires?... bien souvent des ombres... Aujourd’hui je regarde, avide, à l’affût, le chemin que je prends. Le couloir de la station X ou Y, avec ses escalators, le crépi marron, les goulottes collectant les infiltrations, les néons livides et l’inox terne de la RATP.


« Tu n’as rien dit sur ma coiffure ? »


À la limite, les couloirs du métro ne m’en voudront pas trop d’avoir manqué d’attention à  leur égard, même si je suis d’avis qu’il faut tout chanter. Par contre il sera plus nécessaire et plus galant d’éduquer son regard à relever les efforts que font les femmes pour entretenir cette parure qui sert, lorsqu’il ne s’agit pas de vanité mais de générosité sans retour, « d’ostensoir à leur mystère », réflexion chère à Henri Raynal et Fabrice Hadjadj à sa suite.

Ainsi, il m’arrive quelque fois de remarquer chez l’une ou l’autre de mes amies un je-ne-sais-quoi de neuf, de tonique, de rafraîchissant, c’est le mot. Et pourtant il ne m’est pas toujours aisé de deviner quoi... cherchez pas les gars, j’ai fini un jour par trouver « le truc » : elle s’est coupé les cheveux.

« Tu t’es coupé les cheveux... » lancé-je d’un air détaché avec une pichenette, donnant le change de l’épouvantable effort d’analyse qui mettait ma cervelle en sueur. Il faut dire que la chose est plus simple entre hommes, avec un fonctionnement binaire on repère plus facilement la tonte de la pelouse que la taille du rosier.

Mon vis-à-vis réagit en projetant sa tête en arrière et en passant les deux mains dans sa chevelure. Bingo mon vieux, songé-je avec le soulagement du type qui a tapé le bon mot de passe juste avant le blocage de sa session.


Ainsi donc, les femmes ont-elles effectivement un champ visuel un peu plus étendu que  celui des hommes (en tout cas plus que le mien), et ce n’est pas l’affaire de seulement quelques degrés angulaires, mais nous parlons ici d’un scan à 360° avec rendu 4D. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il y a chez la plupart un enjeu important au niveau de la déco et de l’apparence. Le surgissement des formes doit être pour elles bien plus manifeste et immédiat, leur épiphanie plus intense, leur présence plus éloquente, toussa toussa...

En m’amusant un peu (et certainement en généralisant beaucoup, mais c’est drôle), je note plusieurs occurrences où les femmes m’introduisirent ainsi à tel ou tel fait : « tu as vu que... » là où un gars m'aurait dit : « paraît que... », voire « tu sais que... ». Le voir du sujet et le paraître de l’objet...

Bien sûr, à vous mesdames de faire la part des choses et discerner le vrai du fantaisiste dans les divagations qui précèdent, (et dans celles qui suivront), histoire que cela ne devienne pas une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Sans doute auriez-vous davantage à dire encore... ou autre chose, ou différemment. À vous de voir...

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