4 femmes dans l’ombre de grands hommes


Celle qui, la première, avait voulu être dans l'ombre de l'Homme Dieu...



A la suite de Consuelo de Saint Exupéry, voyons toutes ces femmes qu’on ne voit pas. Qu’on ne connait pas. Et qu’on ne veut pas connaitre, sous prétexte qu’elles n’ont pas quitté leur mari avec fracas, été des parangons d’une vision contemporaine du féminisme, ou fait résonner à la face du monde leur art, leur plume ou leur bannière d’indépendance. Mais les Monet, les Bach, les Hugo, auraient-ils pu faire vibrer leur âme si ça n’avait été du soutien et de l’harmonie de vie apportés par l’amour d’une femme ? Parlons de ces femmes, qui n’auront pas pour elles les lumières et la légende, mais qui portent en elles le secret des génies.


* Bertrade de Laon (720-783) : La légende parle d’un coup de foudre entre Pépin le Bref, maire du palais, et Bertrade, fille du comte de Laon, en 741. Bertrade n’a que quinze ans mais elle est dotée d’une culture peu habituelle à cette époque puisque, grâce à sa mère, elle parle latin. Quoi qu’il en soit, Pépin est déjà pourvu d’une épouse légitime, Leutburgie, qui lui a donné cinq enfants. Mais le 2 avril 742, Bertrade met au monde un fils, Charles, le futur Charlemagne et, cinq ans plus tard, un deuxième enfant, Carloman. En 742, Pépin le Bref devient le seul maire du palais du roi mérovingien Chilperic II. Ne souhaitant pas répudier son épouse, il parvient alors à persuader Leutburgie à partir d’elle-même. En 749, Pépin épouse enfin Bertrade. Deux ans plus tard, Pépin provoque un coup de force : il parvient à se faire élire roi des francs à la place de Childéric III. Pour que cette élection ne soit pas remise en question, il veut un couronnement particulièrement solennel : il se fait sacrer avec de l’huile sainte ainsi que sa nouvelle épouse, Bertrade, et leurs deux enfants. Pépin donne ainsi un caractère divin à la royauté, et Bertrade devient la première reine de la dynastie des carolingiens.

Dès lors Bertrade accompagne Pépin au cours des voyages au sein du royaume, nouveauté dans les habitudes royales. Elle conseille le roi, fait partie des expéditions guerrières de son époux, auquel elle donne six nouveaux enfants. En 768, le roi revient victorieux à Saintes où l’attend Bertrade. C’est dans cette ville que Pépin le Bref tombe malade puis meurt d’hydropisie en septembre 768. Le 9 octobre, Charles et Carloman sont élevés simultanément à la royauté. Contrairement à la tradition, la reine Bertrade continue à participer plus activement encore à la gestion du pouvoir, conseille ses fils, et acquiert le surnom de « débonnaire » (d’une grande bonté) en organisant une réconciliation avec les Lombards. Pourtant lorsque Carloman meurt le 4 décembre 771, Charles décide d’exercer seul le pouvoir. Bertrade quitte alors Aix-la-Chapelle et se retire à Thionville, où elle finit pieusement sa vie. Elle y décède à 57 ans, le 23 avril 783. Fût-elle enterrée à Saint Denis ? Aucune certitude à ce sujet. Par le rayonnement de son fils, Bertrade est restée l’une des plus mythiques reines de l’Histoire de France, alors que notre pays s’éveillait doucement dans la chrétienté.


* Marguerite de Provence (1221-1295) : on connait tous le grand roi Saint Louis, si réputé qu’une légende orientale prétend qu’il ne serait pas mort à Tunis mais aurait continué sa vie en terre arabe pour devenir un saint musulman. En 1234, Marguerite, fille ainée du puissant Comte de Provence, du haut de ses 13 ans, épouse le jeune et étincelant roi de France Louis IX, âgé lui de 20 ans. Ce mariage politique donne naissance à un grand amour entre les jeunes gens, qui seront bénis de 12 enfants. Dans l’ombre de son extraordinaire mari, la jeune Marguerite est un modèle de femme cultivée, d’épouse fidèle et de mère aimante. Elle réchauffe la septentrionale cour de France par ses gouts et ses habitudes musicales de Provence. Tiraillé entre son sens du devoir et son amour brûlant du Seigneur, Louis IX trouve en son épouse un refuge pour décharger un peu de la tension et des difficultés d’une vie épuisante.

En 1248, lorsqu’il part pour sa première croisade, Louis supplie Marguerite, enceinte, de l’accompagner, tant il ne peut se passer d’elle. Alors que son mari est fait prisonnier, elle prend le commandement de l’armée, gère l’organisation du camp français, défend la moindre anarchie et réunit la rançon nécessaire à la libération du roi. Marguerite garde un lien fort avec sa sœur (sainte) Eléonore, épouse du roi d’Angleterre, et participe amplement à la réconciliation des deux plus puissants rois de la Chrétienté. Toute sa vie elle reste la meilleure amie et l’amour pour le sensible Louis. Après 1270, Marguerite défend son héritage de Provence afin de le transmettre à ses enfants, avant de se retirer dans un couvent pour retrouver, vingt cinq ans après leur séparation, celui que le Seigneur lui avait confié.


* Tiphaine Du Guesclin (1333-1372) : on connait tous le vaillant Bertrand Du Guesclin, connétable de France, qui compensait son manque de grâce d’un formidable courage qu’il mit au service du roi de France, en pleine Guerre de Cent Ans. Pour un chevalier aussi exceptionnel, il fallait une épouse exceptionnelle. On disait que Tiphaine était aussi belle que Bertrand était laid. Née à Dinan comme Bertrand, Tiphaine est cultivée, intelligente, courageuse. Elle est originale aussi, elle accompagne sa grande foi en Dieu d’une curiosité des étoiles et de ce qu’on peut y lire. Les paysans bretons la croient fée. Alors que Bertrand s’apprête à livrer un duel près de Dinan, la jeune Tiphaine lui prédit sa victoire. Le chevalier de caractère hausse les épaules, un brin misogyne. Après sa victoire, il repart à la guerre, mais n’oublie pas la jolie Tiphaine. Et Bertrand Du Guesclin, qui n’a peur de rien sur un champ de bataille, n’en mène pas large pour demander la main de la jolie jeune fille, il se sait disgracieux et rustre. Mais la « fée » regarde au-delà des chairs, et sait voir la force du cœur indomptable du plus célèbre chevalier de France. Quelques jours après leur mariage à Pontorson, Tiphaine rêve et voit les Anglais escalader les murailles. Elle réveille aussitôt son mari qui donne l’alarme in extremis : des Anglais étaient en train de dresser leurs échelles face aux murs de Pontorson… Décidément, Tiphaine est une « fée » !

Bien sûr, elle ne verra pas beaucoup son mari, qu’elle encourage à soutenir le roi de France. Réfugié au Mont Saint Michel, en l’absence de Bertrand, elle administre les domaines, arme des gens, gouverne des biens et réunit des rançons, tout en étudiant le ciel et priant pour son mari. Alors qu’elle reste le plus souvent une « épouse solitaire », la fidèle Tiphaine voit un jour Bertrand débarquer en réclamant vaisselle et bijoux pour financer une nouvelle armée. Et sans un mot, Tiphaine lui donne tout ce qu’il désire, et réaffirme son soutien à son connétable de mari. En 1372, c’est toujours seule que « la fée » rend son âme à Dieu, quelques années avant la mort au combat de Bertrand Du Guesclin, qui savait qu’il ne pouvait pas se battre sans la prière de Tiphaine pour lui.


* Mercedes Barcha Pardo (1932-2020) : la jeune colombienne, dans la pharmacie de son père, rencontre un jour le fils d’un marchand de médicaments, Gabriel. Elle a 9 ans, il en a 13. Déjà, ils savaient. Dix-sept ans après cette première rencontre, ils se marient dans l’église du Perpétuel Secours de Barranquilla. Ils resteront mariés jusqu’à la mort de l’écrivain, en 2014, et jamais leur amour ne faillira. Deux enfants naissent pour combler le couple. Elle suit son mari partout, muse discrète et fidèle. Bientôt son mari devient le mondialement connu Gabriel Garcia Marquez, auteur de chefs d’œuvre tels que L’Amour au temps du Cholera, ou Cent Ans de Solitude, prix Nobel de Littérature. Rien de change pour Mercedes. Elle reste auprès de lui, s’occupe de tout, trouve les fonds quand l’argent manque, crée un environnement apaisant et dénué de toute tension pour que l’écrivain puisse se laisser à sa plume.

Discrète, cultivée, intelligente et curieuse, elle n’a rien écrit, sinon les centaines de lettres qui témoignent de l’importance de Mercedes dans l’œuvre de l’écrivain, qui lui dédiait tous ses romans. Dans ses mémoires, Gabriel parle d’elle comme « son unique partenaire dans les bals de Sucre ». Dans un milieu où les épouses légitimes sont souvent oubliées, Mercedes est inséparable de Gabriel Garcia Marquez, le plus célèbre écrivain hispanophone de son temps, et marque durablement tous ceux qui la croisent par son esprit, sa force et sa fidélité. Gardienne de l’œuvre de son mari après sa mort, elle a gardé fidèlement jusqu’au bout son rôle de muse fidèle, de soutien fort, d’inspiratrice et d’héritière.


Pourquoi chercher ces femmes ? On célèbre trop souvent ceux qui sont sur le devant de la scène, qui ont voulu « exister » avec talent ou avec fracas. Et il faut les célébrer. Il ne faut pas oublier la grandeur et les trésors qui naissent de ceux qui furent créés à l’image d’un Dieu Créateur. Mais derrière les monuments du patrimoine, ceux qui ont permis le développement des artistes ont-ils moins de mérite que ceux qui furent eux même artistes ? La pierre qui porte la colonne est elle moins importante que le chapiteau qui la couronne ? Combien de belles a-t-il fallu pour que Ronsard écrive tant de sonnets ? Comment Tolstoï aurait-il pu mieux décrire l’amour dans Anna Karenine s’il n’avait eu auprès de lui la courageuse Sofia ? Sachons rendre hommage aux discrets, à ceux qui restent dans l’ombre, à ceux qui permettent que d’autres, plus brillants mais souvent plus fragiles, puissent faire rayonner le sens du Beau, qui est un peu la trace que Dieu a laissé dans l’âme de tous les hommes.

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