Osons la solitude !



A la suite de l’article Célibataire, pas invisible ou inexistant, l’idée m’était venue de publier un article "Célibataire, seul, pas isolé".

Dans le célibat, certes, la solitude est bien réelle, mais j’avais la conviction que je n’étais pas pour autant condamnée à m’enfermer dans l’isolement, le repli sur moi.


Y a-t-il une fécondité à la solitude ?



La solitude, dans tous les états de vie


Célibataire assez âgée, je partageais un jour un déjeuner avec une amie, mariée, mère de quatre enfants. Je lui confiai :

« Ce qui est dur dans le célibat, c’est la solitude… »

Elle me répondit : « Tu sais, même dans le mariage, on vit la solitude. »


Cela me fit réfléchir.

Le risque est grand, quand on est célibataire, d’idéaliser la communion dans le mariage. D’autant que dans le célibat, la souffrance liée à l’absence de vis-à-vis – tel qu’il peut exister au sein d’un couple – est bien réelle.


Le père Paul Habsburg écrit dans Reste avec nous : « Dieu est tout-puissant, mais la souffrance existe. Il y a là un grand mystère. Cependant, il existe plusieurs manières d’approcher ce mystère. On peut regarder la croix et voir le Christ souffrant, la personne qui souffre. Tout autre chose est de regarder à partir de la croix et de voir la fécondité du Christ crucifié à travers les siècles, de voir le potentiel de fécondité de toute croix. »


Je désirais trouver une forme de fécondité à cette solitude.


Mais d’abord, qu’est-ce que la solitude ?



La solitude originelle


La solitude touche tous les êtres humains, quel que soit leur état de vie. Et ce, depuis les origines de l’humanité.


Dans la Bible, lorsque Dieu a créé l’être humain (Genèse 2, 4b-7 ; 18-20), « Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »

Et Dieu modela tous les êtres vivants, bêtes sauvages, oiseaux du ciel…

« L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas d’aide qui lui fût assortie. »


Yves Semen explicite ainsi ces passages : L’être humain « prend ainsi conscience du caractère exceptionnel de ce qu’il est dans la création en tant qu’être personnel : il est seul dans toute la nature à être une personne. Cette solitude est tout à la fois à l’égard de la femme qui n’existe pas encore, et par rapport à Dieu qui ne peut être l’objet de cette relation de don réciproque parce que, même si Dieu est un Être personnel, Il n’est pas "proportionné", Il n’est pas "assorti" à l’homme. »


« L’expérience de la solitude fait ainsi naître dans la conscience humaine une soif de se donner et en même temps une souffrance de ne pouvoir assouvir cette soif. Se découvrir seul creuse en lui le besoin et l’aspiration profonde de son être au don de lui-même à une autre personne semblable à lui. »

(Yves Semen, Le mariage selon Jean-Paul II, 2015, page 117)


Et Dieu créa l’être humain, homme et femme, leur donnant ainsi un vis-à-vis qui vint combler le manque originel. Mais l’expérience du péché originel entraîna le désordre dans les relations humaines, et l’homme perdit cette plénitude qu’il avait reçue.


Dieu envoya son Fils, pour offrir à l’homme, de nouveau, cette plénitude.


« Depuis toute éternité, Dieu a un rêve pour chacun de nous : la vie en plénitude. Dieu, le bon Berger (…) part à la recherche de l’homme pour lui faire découvrir "la vraie vie". Dieu appelle l’homme, blessé par le péché originel, à dépasser sa condition de créature pour devenir enfant de Dieu. »

(Père Paul Habsburg, Reste avec nous)



Solitude ou isolement ?


Alors oui, la personne célibataire fait peut-être plus ouvertement l’expérience de cette solitude, dans le sens où, concrètement, quand elle rentre chez elle après sa journée de travail, elle ne trouve aucune aide assortie pour partager les heures qui restent.

« Le célibat nous arrache à une des fonctions primordiales de l’être humain : l’union avec un être complémentaire, le désir de transmettre la vie, c’est une amputation ! », écrit le père Denis Sonet dans la revue Clé de feu n°67 (été 2013).


Mais cette solitude touche tout être humain. Car nous avons tous soif de nous donner en plénitude, et notre don reste toujours partiel.


En tout homme, il y a un appel à quelque chose qui le dépasse, une vocation à la plénitude. Il est seul.

Mais pas isolé pour autant.


Dans l’expérience de la solitude, il y a cet appel, ce lien vers quelqu’un d’autre.

Alors que dans l’isolement, je me referme sur moi, je m’enferme dans mon monde clôt.


Et tous, dans quelque état de vie que nous vivions, nous pouvons décider de nous donner à d’autres – ou le refuser.



Vivre la solitude


Quel que soit notre état de vie, nous avons tous une vocation commune : aimer, se donner. Où ? A qui ? Quand ? A chacun de discerner.


Pour faire ce choix de se donner à d’autres que moi, ai-je expérimenté la solitude habitée, pleine d'un appel à me donner ?


Le « goum » propose d’expérimenter cette solitude habitée. Il s’agit d’une marche au désert : nous partons, nous quittons notre quotidien pour quelques jours – huit jours par exemple –, abandonnant nos sécurités pour nous lancer dans l’aventure, compagnons de marche d’autres « goumiers ». Certains marchent seuls, d’autres en petits groupes, et nous nous retrouvons le soir au bivouac.


Isabelle Talvande saura mieux que moi parler de cette solitude habitée, dans l’expérience des Goums. Au cours de nombreux raids, elle a pu s’imprégner de cette pédagogie du désert ; elle nous offre aujourd’hui le trésor de son expérience. Merci à elle !

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La solitude dans le désert au pas des Goums



La solitude est-elle à fuir ?


La solitude est un terme à la connotation souvent négative. C'est celle que véhicule l'expression « moment de solitude », employée depuis quelques années dans un registre familier pour qualifier une situation où une personne se démarque d'un groupe et se sent ridicule. Être seul revient à se sentir à part, isolé, détaché de tout lien affectif. Cette solitude est mauvaise car elle est source de tristesse et de repli sur soi. Certains ne cherchent pas à la quitter, se résignant à un certain fatalisme ; et la vie passe, laissant une place croissante à l’amertume. D'autres croient que l'aisance matérielle peut tromper ce mal-être ; mais le plaisir superficiel qu'ils en retirent les plonge souvent dans un plus grand désarroi. D'autres multiplient les relations mondaines, qui créent l'illusion qu'on a une vie bien remplie ; mais c'est souvent une fuite en avant. Ces trois postures face à la solitude nous détournent du vrai bien, nous divertissent, au sens pascalien du terme : nous en oublions de nous confronter à nous-mêmes et de nous poser la question du sens de la vie.


La solitude est-elle à fuir ? Le peut-on seulement ? Ne nous guette-t-elle pas à chaque instant ? Maintes occasions nous la font éprouver et parfois au milieu d’une foule. Face à un choix ou à une épreuve, nous nous sentons bien seul en dépit du fait que nous puissions être très entouré. Personne ne peut décider d’avancer à notre place. La solitude fait partie de notre humanité. Aussi me semble-t-il nécessaire d'apprivoiser la solitude, voire d’en faire un lieu de ressourcement.



Les Goums : l’expérience d’une solitude choisie


Pour cela, osons tenter l’expérience de la solitude de manière volontaire. Les Goums le proposent. On s’inscrit à ce genre d’aventure de manière personnelle, comme quand on saute en parachute. Mû par notre volonté, nous quittons notre confort et nos repères, ce qui accentue le sentiment de solitude que nous pouvons ressentir dans un groupe de personnes que nous ne connaissons pas.


Nous marchons en petits groupes et parfois seul, dans des lieux peu habités comme les Causses en France. Cette condition est propice à la contemplation : dans le silence, nous pouvons mieux observer chaque détail du paysage pris dans son ensemble, mieux entendre le souffle de la brise qui agite la cime du pin noir ou le chant de la mésange bleue perchée sur un chêne à quelques mètres de nous, mieux humer l’odeur des aiguilles de pins dont le sol est jonché. Ainsi la marche solitaire nous permet de retrouver l’usage de nos sens et de nous reconnecter au réel.

Les grandes étendues désertiques concourent à nous sentir tout petit dans la Création et il n’est pas rare que l’on soit pris d’un certain vertige, à l’image de Blaise Pascal, devant l’infiniment petit ou l’infiniment grand. N’est-ce pas l’occasion de toucher du doigt la présence invisible du Dieu créateur ? N’est-il pas naturel, dès lors, de laisser monter en nous un chant de louange qui devient conversation avec Dieu ? Le désert vide l’esprit pour remplir l’âme de beauté et de grandeur pour lesquelles elle est faite.


C’est cette solitude vécue dans la journée qui nous fait éprouver avec plus d’acuité la joie de retrouver nos compagnons le soir au bivouac. Une fois tous réunis, nous sommes animés du désir de servir les autres. Ce don de soi nous élève et nous grandit : en cela, la solitude n’est plus un joug mais un moteur de dépassement de soi. Elle nous fait comprendre la valeur des relations fraternelles authentiques. La vie se simplifie au désert : nous redonnons au temps partagé sa vraie valeur. Il s’agit d’être ce que l’on est et non plus de paraître ce que l’on voudrait être, de vivre l’instant présent et non plus de regarder le passé ou de se projeter dans un futur incertain.


La solitude habitée


Grâce au Goum, j'ai découvert que la solitude pouvait acquérir une dimension positive dès lors qu'on la choisissait et qu'on en faisait une source de vie intérieure et un lieu de dialogue avec Dieu. Si ce dernier peut se manifester dans notre quotidien à travers un événement heureux ou un échange de qualité, il n'en demeure pas moins que le véritable cœur-à-cœur avec Lui ne peut s'établir que dans le silence et la solitude. Si Dieu est là avec nous, alors nous ne sommes plus seul et c'est pourquoi on peut parler de solitude habitée. Je ressens régulièrement le besoin d’être seule pour me ressourcer et pouvoir être plus disponible pour les autres. Je me recentre sur l’Essentiel et je me sens alignée, c’est-à-dire pleinement à ma place et unifiée. Si ce recentrement peut se trouver dans des moments de solitude chez soi où l’on prend soin de son intérieur (faire son ménage, ranger, être à jour dans ses papiers administratifs…) et de sa personne (passer une soirée seule chez soi pour lire et se coucher tôt, manger équilibré même quand on mange seul), il n’en demeure pas moins que la prière est le lieu où nous recevons l’amour de Dieu : dans le silence, nous entrons en communion avec Dieu ; Il nous façonne ; Il nous comble de sa paix et de sa joie.


L’expérience du désert nous apprend à nous ménager un espace intérieur pour ce cœur-à-cœur. Loin de nous replier sur nous-même, la solitude habitée par la présence de Dieu éveille notre désir de communiquer aux autres l’amour reçu et devient désirable pour une âme qui cherche à se laisser façonner par son Créateur. Osons la solitude !

Isabelle Talvande



Pour découvrir le goum :

https://www.goums.org/

Pour découvrir le goum au cœur d’un roman (à partir de 16 ans) :

https://www.editionsdutriomphe.fr/il-est-temps-de-cueillir-le-jour-qui-nait

Pour méditer avec Michel Menu, fondateur des raids Goums :

https://www.nouvellecite.fr/librairie/prier-15-jours-avec-michel_menu/



Merci à Claire pour ses illustrations !