Habiter

Le confinement, au delà des difficultés qu'il a charriées, nous laisse sûrement un peu plus humains qu'avant. J'en tiens pour preuve les nombreux témoignages dont regorgent les réseaux sociaux. On entend sourdre une urgence de vivre, de ralentir nos rythmes, et de nous rendre présents à un quotidien autrefois malmené. La première crainte de chacun, lorsque le verdict du confinement tomba, en mars, fut de trouver un lieu où se réfugier. Voilà qui réhabilite la notion "d'habiter".





Que signifie "habiter" ?


Si habiter veut dire "vivre dans un logement", cela suppose qu'il y ait un minimum de confort pour vivre décemment: de quoi avoir chaud, l'eau courante, et ensuite viennent les cadeaux que l'on peut s'offrir: une terrasse, une piscine, une salle de danse, plusieurs salles de bain, un barbecue, un grand verger, pourquoi pas un jardin potager ou encore une chapelle ? Beaucoup ne possèdent rien de tout cela.


Et si nous utilisions le verbe habiter avec un complément ?

Cela donnerait habiter un lieu

habiter un quartier

habiter sa maison

habiter Paris...


Dès lors, si je partage mon toit avec des amis, ma famille, je suis amenée à apprendre à vivre avec eux, donc les aimer et me laisser aimer par eux; les connaître et me laisser connaître par eux; leur demander leur aide, et les aider en retour. Ce faisant, le lieu que j'habite devient, non seulement le lieu où je vis, mais aussi le lieu où j'aime mon prochain.


Et si je suis seule ? N'ai-je pas le droit, moi aussi, de grandir dans l'amour ? Si mon prochain est celui avec qui je vis, les suivants sur la liste sont: mes voisins de pallier, la maison d'à côté, le boulanger qui pétrit le pain que je mange, le facteur qui dépose mon courrier, l'éboueur qui fait disparaître mes déchets, le docteur qui me soigne, le pauvre du trottoir d'en bas, et la liste est bien longue... Elle contient le nom de toutes ces personnes à qui l'on ne dit pas toujours "Merci", que l'on ne prend pas le temps de regarder ni de saluer, encore moins de connaître ni d'aimer.


Pourtant, voilà ce qu'est habiter. Ce n'est pas être volage, c'est fréquenter les routes et les rues qui passent en bas de chez nous. C'est ne pas agir en parfait inconnu. C'est connaître le son de la cloche, le nom du patron du café, finalement c'est fouler consciemment le sol qui est le nôtre.


Si l'on habite, on connaît. Si l'on connaît, alors on peut accueillir l'inconnu.


Petit éloge de la propriété

J'ai toujours été locataire. Nomade. Vivant quelques années dans un lieu, changeant pour diverses raisons. Au fond de mon coeur, mes attaches sont dans la région ou j'ai grandi, qui ne m'a malheureusement pas vu naître. Mes parents n'ont jamais été propriétaires. J'ai grandi dans une vision de la propriété comme d'un fardeau dont on charge ses épaules à vie, et une prérogative réservée aux riches. Pourtant, comme vous qui me lisez, j'en suis sûre, je suis toujours touchée lorsque je pénètre dans une maison de famille, chargée de l'histoire de ses ancêtres, soignée par ses habitants, désireux de la transmettre plus tard à leur progéniture. Plus que l'intérêt pécunier que renferme un achat, je vois dans la propriété les notions d'attachement, d'enracinement et d'engagement, si absentes de notre société consumériste.


Notre pèlerinage terrestre.


Vous m'objecterez sans doute qu'en tant que fils et filles de Dieu, nous ne sommes que de passage sur terre. A quoi bon être propriétaire ? A quoi bon honorer un lieu dans lequel nous ne sommes que provisoirement ? Nous attacher aux biens de ce monde n'est pas dans notre vocation. Cependant, nombreuses sont les occurrences bibliques évoquant la maison. Le paradis n'est-il pas appelé "la demeure" ? Le Christ envoie ses disciples en mission, deux par deux. Malgré leur dépouillement matériel, il les invite à visiter les maisons, à y demeurer, et à les bénir. Ou bien à les quitter en secouant la poussière de leurs pieds. Il leur dit de ne rien emporter, non par souci d'ascèse, mais pour leur inculquer la nécessité de demander. Demander de l'aide, demander l'hospitalité. Habiter est presque un commandement divin lorsque, dans la Genèse, le Créateur invite l'homme et la femme à emplir la terre et à la soumettre.


N'étant pas de purs esprits, nous avons un corps. Même si nos modes de vie sont éclatés de nos jours, nous aspirons à une vie commune, soit en famille, soit en communauté. Lorsque nous nous retrouvons le dimanche pour l'Eucharistie, c'est dans une église. Nous avons besoin de lieux.


Habitons. Chérissons nos logis, fussent-ils spartiates, étroits, rustiques ou luxueux. Décorons nos intérieurs, et soignons les murs qui assistent, muets, à toutes nos scènes de vies. Si les maisons parlaient, elles auraient tant à nous dire... On peut vivre en zappant, être chez nous comme à l'hôtel, c'est-à-dire sans se rendre compte de l'importance de l'intérieur; ou bien décider de faire de nos logis des symboles de cette demeure céleste qui nous attend.


Surtout, laissons nos portes ouvertes. Pour l'ami qui fait un détour sur le chemin de ses vacances, ou qui vient nous visiter; le cousin qui n'est pas venu dans la région depuis dix ans, le voisin qui quémande un peu d'huile, quelques aromates ou un service, le mendiant affamé qui voit de la lumière... En somme, pour le Christ, celui qui fut rejeté par tant de monde, mais dont la face se trouve en chaque visage.


"Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids: mais le Fils de l'homme n'a pas un lieu où il puisse reposer sa tête."

Luc 9, 58



Autrefois, on prélevait sur le repas familial la "part du pauvre". On allait même jusqu'à mettre un couvert en plus, au cas où. Nos moeurs ont changé. Mais dans nos coeurs, l'espace est-il aménagé de manière à accueillir celui qui ne s'est pas annoncé ? Celui dont la visite n'était pas prévue ? L'inconnu ? On parle souvent du temps que nous ne possédons pas; mais temps et espace sont liés: avons-nous la place en nos coeurs et dans nos maisons d'accueillir ? Un minuscule appartement parisien de quelques mètres carrés, selon la disposition intérieure de ses hôtes, sera beaucoup plus accueillant qu'une grande villa dont les propriétaires ont le coeur fermé.


"Jésus lui-même n'a jamais cessé de demander l'hospitalité sur les routes de Palestine et, après la résurrection, il est apparu comme un voyageur aux deux disciples qui s'en allaient à Emmaüs. C'est quand ses derniers l'ont invité à table qu'ils l'ont reconnu dans le convive qu'ils avaient retenu. La démarche de l'accueil est tout à fait centrale dans l'évangile."

Père Roger Michel


L'hospitalité est au coeur de notre mission de chrétien. Encore plus à l'heure où nous sommes ultra-connectés à travers le monde, et où un séisme à l'autre bout de la terre soulève en quelques secondes une grande solidarité dans chaque recoin de la planète. "N'oubliez pas l'hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges." dit Saint Paul aux Hébreux (chapitre 13, verset 2). Ainsi, ma grand-mère fut profondément marquée par la venue, chez ses grands-parents, lorsqu'elle était petite, de celui qui devait devenir Saint Benoît-Joseph Labre. Cet homme, mendiant des chemins, a frappé chez eux, comme les disciples l'ont fait, et il dormit dans le foin de la grange. Simplement. Ce qui ne l'empêcha pas de laisser derrière lui un parfum de Dieu...

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