Un étonnant Portement de Croix

Ce tableau a été peint en 1564 par Pieter Bruegel l’Ancien, peintre brabançon (des Pays-Bas espagnols). C'est une huile sur bois de taille moyenne (124 x 170 cm), qui fourmille pourtant de centaines de détails. Je vous en propose une méditation avec le prophète Isaïe, pour éclairer notre vision de la Passion du Christ à la lumière de l'Ancien Testament.

Le portement de Croix (Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche).


Le sujet du tableau, auquel il donne son titre, n’apparaît pas à première vue. Le Christ portant sa croix semble noyé au milieu de centaines d’autres personnages représentés en costumes du XVIe siècle. Pourtant, si on regarde bien, Il est situé exactement au centre du tableau, prenant part à une grande procession qui traverse le tableau de gauche à droite, en direction du lieu du supplice. Encadré par des soldats en rouge portant les couleurs espagnoles (la répression des Habsbourg d'Espagne aux Pays-Bas était violente à l’époque), le Christ chute sous le poids de la croix.


Le Christ tombe, entouré de badauds aux intentions peu claires.


Le prophète Isaïe avait déjà évoqué cette belle figure du Serviteur souffrant, humble et martyrisé, dans l'Ancien Testament :

​« Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » (Is 53,7)

De manière générale, on a l'impression que la plupart des personnages représentés sont indifférents à la scène dramatique qui se déroule sous leurs yeux. Ils n'ont pas interrompu leurs activités habituelles : travail, repos, jeu des enfants... et ne semblent même pas voir le Christ qui passe à côté d'eux.


Un colporteur s'est assis pour se reposer.


Au loin, des enfants jouent dans un champ.


Des travailleurs portent de lourdes charges.


Ce mépris, ce rejet, le prophète Isaïe les décrit avec force :

​« Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. » (Is 53,3)

La foule ingrate et dispersée, qui se fie à son seul jugement et refuse d'être guidée, c'est l'humanité perdue par le péché. Elle ressemble à un troupeau sans berger, image qui sera reprise par le Christ Lui-même dans ses paraboles. Et pourtant, c'est bien pour elle, pour nous, que le Seigneur a donné sa vie, comme le rappelle le prophète :

​​« Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. »​ (Is 53,6)

Les amis de Jésus pleurent et se lamentent.


Seule, au premier plan, la présence du groupe de la déploration composé de la Vierge Marie, saint Jean et les saintes Femmes, rappelle le spectateur à la réalité. En situant le portement de Croix au cœur des troubles de son époque, le peintre réactualise le message de l'Evangile et nous interpelle : et vous, comment vivez-vous cela aujourd'hui ? Que représente pour vous cet épisode de la Passion ? Car le prophète le dit clairement :

​« C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. » (Is 53,5)

Loin de nous culpabiliser, la mémoire de la Passion du Christ, chaque année, est une occasion précieuse de nous rappeler l'immense œuvre de Rédemption : Dieu veut que chacun de nous soit sauvé, et le Christ Jésus, par ce sacrifice, est glorifié à jamais.

​​« C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, [...] car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. » (Is 53,12)

Dès lors, soyons pleins de gratitude et ne nous lassons jamais de rendre grâce à notre Dieu qui nous a tant aimés qu'Il a donné son Fils unique. Car le Christ a vaincu la mort, une fois pour toutes, et cela nous remplit d'espérance !


 

Suivez le lien pour lire et méditer le texte du Serviteur Souffrant, dont quelques extraits sont cités ci-dessus (dans la traduction liturgique) :

 

Le tableau présenté a fait l'objet d'un film, sorti en 2011 : Bruegel, le Moulin et la Croix. Dans cette production polono-suédoise réalisée par Lech Majewski, les auteurs s'arrêtent sur la présence surprenante du moulin à vent qui surplombe la scène. Peut-être faut-il le voir comme une métaphore du temps qui s’écoule lentement, sans s’arrêter. Et si justement, le tableau était une sorte d’ « arrêt sur image » ?


Le moulin tourne inlassablement.


Le film fait donc le pari inverse, celui d’animer le tableau en racontant l’histoire de sa création, dans une époque troublée, marquée par la violence et la pauvreté. Le résultat est frappant.

 

Référence complète de l'image utilisée dans l'article :

Par Pieter Brueghel l'Ancien — Kunsthistorisches Museum Wien, Bilddatenbank., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=148430