"Sois un père" Mgr Rey

Enfin un livre concret sur le sujet ! Monseigneur Rey va droit au but. Et quand il parle d'un de ses sujets de prédilection, la paternité, il ne passe pas par quatre chemins. En trois chapitres, il brosse un tableau complet et précis qui permet à chaque père d'éprouver sa pratique en matière de paternité et de mieux se comprendre lui-même, s’observant dans sa propre filiation.


Monseigneur Rey est figure de père. Voilà ce qui frappe le plus quand on se tient en sa présence. Alors lorsqu'il couche un livre sur la paternité, lui qui l'incarne dans son être, et l'honore en lançant les pèlerinages des Pères de famille à Cotignac, on peut lui faire confiance : il connaît son sujet. La paternité dépasse en effet la seule biologie, c’est une évidence pour tout chrétien qui est fils et fille du Père. C'est lui encore qui, à la Saint Baume, bénit les fondateurs de l'association Au Cœur des Hommes qui y lanceront leurs premiers camps. Comment, moi qui en suis aujourd'hui le pilote, ne pas me réjouir de ce livre ?



Le père est dans le monde

Monseigneur pose son regard sur le monde contemporain en analysant les sources et les conséquences de la disparition progressive de la place du père pour en faire finalement un concept brumeux. « La post-modernité tend à récuser toute idée de filiation. "C'est le meurtre du père"[1] ».

Il précise d’abord les conséquences sur les familles : ces attaques ont amené les pères au mieux à ne plus savoir ce qu'est la paternité et ce qu'est l'autorité, au pire à se déresponsabiliser sur la femme [2]. Nous assistons à une puérilisation de l'homme contemporain [3]. En conséquence, la femme ressent le besoin d'une présence accrue de l'homme et peut lui reprocher son effacement inconscient [4]. On mesure la part de responsabilité des hommes devant tant de séparations et de souffrance au sein des couples. Ça pique.


Ce n’est pas tout, l’auteur présente les conséquences dans le développement psychique des enfants eux-mêmes : un manque de repères, un manque de confiance en soi, des troubles de l'identité sexuelle et de la filiation, une difficulté à accéder à la rationalité et à tisser des liens sociaux, à se socialiser, c'est-à-dire à s'institutionnaliser [5]. La structure psychique et sociale des individus s'en trouve impactée : conduites addictives et compulsives, perte de sens des limites, accroissement des comportements violents [6]. Le manque de paternité se traduit souvent par une perte de reconnaissance, d'identification de la part de l'enfant et donc d'identité [7].

Missions du père

Sécurisation de la mère et de l'enfant

Le père donne un cadre sécurisant qui permet de s’ouvrir au monde. Monseigneur Rey le rappelle, le rôle de l'autorité est de sécuriser [8] et la paternité se justifie par la nécessité d'une protection sécurisante, dont le principe et le moteur sont la confiance. Cette confiance justifie l’obéissance [9].

Apprendre la vie incarnée au présent L’instant présent, comme un fil qui se déroule dans le temps et le marqueur de l’engagement sans cesse renouvelé. L'inscription dans la durée constitue le préalable à tout engagement dans la vie [10]. Le père aura donc pour tâche d'écarter la distraction pour favoriser l'attention de l'enfant, afin qu'il habite l'instant présent [11]. L’instant présent, espace sensoriel par excellence, est manifesté notamment dans la vie du corps. Le fils qui deviendra père est appelé à consentir à son corps et le maîtriser pour le vivre pleinement comme espace de sociabilisation et d’engagement.


Séparer

Être père n’est pas une partie de plaisir. Le père est le tiers qui s'introduit dans la relation duelle et parfois fusionnelle entra la mère et l'enfant pour les séparer [12]. Le père aide l'enfant à quitter le nid maternel pour le faire entre progressivement dans le monde. C’est ainsi qu’on peut dire que toute paternité porte une dimension sacrificielle, comme le montre Abraham qui offre son fils Isaac en holocauste [13]. D’autant plus que le père qui sépare l'enfant de la mère, devra aussi se séparer lui-même de l'enfant pour l'ouvrir au monde et à l'appel de Dieu [14]. Car la vraie paternité est un passage à témoin [15].


Le sevrage d'affection et une certaine distanciation progressive avec la sécurité maternelle sont requis dans le processus d'autonomisation de l’enfant. Le père est médiateur de l'altérité, au sens où il est plus "autre" que la mère [16] puisque étranger à la fusion gestationnelle. Il initie au sens de l'interdépendance, de l'altérité [17]. Et si sa mission séparatrice n’est pas spécialement agréable, il décevra s’il n’agit pas car son rôle est ontologique et nécessaire pour une saine maturation psychique de l’enfant. C’est pourquoi la figure paternelle absente, insignifiante, ou au contraire envahissante, suscite désespoir, rébellion, fuite [18].


Ce rôle difficile est forcément semé de chutes qui susciteront la miséricorde par des demandes de pardon de la part du père vis-à-vis de ses enfants [19]. Monseigneur Rey rappelle ainsi combien la fragilité humaine que constitue le triptyque de la faille, de l'erreur et de l'échec est constitutive de chaque personne. Il s'agit de l'accepter, comme père ou comme enfant. Non pas pour s'y résigner, ni pour s'y soumettre. Reconnaître notre vulnérabilité, c'est refuser de faire de celle-ci une anomalie, ou pire, une anormalité [20].

Filiation paternelle

Monseigneur Rey présente dans la deuxième partie du livre son émouvante expérience filiale avec son papa, lui-même abimé dans sa propre filiation, ayant perdu son père dans son plus jeune âge. Cette réalité transgénérationnelle remplit d’espoir tout homme au père défaillant : sa propre paternité n’est pas vouée à l’échec. Le père de l’auteur a visiblement endossé sa mission paternelle avec force et douceur de manière tout à fait exemplaire ; il en fût d’ailleurs profondément touché : « L'enseignement que j'ai reçu de mon père peut se résumer en trois mots : vérité, simplicité et charité [21] ». Cet exemple l’a porté tout au long de son ministère.


Il précise que son père lui enseigna le "chemin de sanctification" par l’exemple que l'amour est jaillissement de vie [22] et qu’une vie accomplie se mesure à l’exemplarité de sa conduite morale et évangélique [23].


Ainsi, l’auteur inscrit la paternité dans une transmission transgénérationnelle : nous expérimentons l'interdépendance de nos existences, non seulement dans l'espace mais aussi dans le temps, dans tout ce que nous vivons et avons traversé jusqu'à aujourd'hui. Solidarité transgénérationnelle [24].


Vers la filiation Divine

La filiation paternelle est l’image de la filiation divine. Tous fils du Père ! « Papa m'a transmis le sens du choix radical de Dieu »[25], il considérait tous les liens humains comme des voies qui menaient à la rencontre personnelle avec Jésus [26].



Parmi les nombreux livres sur la paternité et la place de l’homme dans le monde, celui-là prend une place tout à fait particulière de clarté, de concision et de concrétude. Je crois que la puissance de ce livre provient du fait que l’auteur se considère fils et père avant d’être philosophe, spécialiste, sociologue, expert, théologien, exégète ou anthropologue. Il partage son expérience vivante.


Bref, un livre éclairant pour les pères, les fils et les grands-pères, tout autant pour que les mamans qui pourront contribuer à faire advenir la paternité temporelle et spirituelle de leur mari.



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